Infirmier : un rôle majeur pour le rétablissement

Ludivine Maggi Collaboration spéciale
Jérôme Favrod est professeur et infirmier clinique en psychiatrie communautaire en Suisse.
Photo: Jérôme Favrod Jérôme Favrod est professeur et infirmier clinique en psychiatrie communautaire en Suisse.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« Même le meilleur psychiatre du monde aura toujours besoin d’infirmiers compétents pour traiter un patient atteint de troubles mentaux », assure Jérôme Favrod, en poste conjoint de professeur à l’Institut et Haute École de la santé La Source et d’infirmier spécialiste clinique dans le service de psychiatrie communautaire du Département de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), à Lausanne, en Suisse. Spécialiste de la schizophrénie, M. Favrod attribue, entre autres, son intérêt pour ce trouble à la lecture des ouvrages de deux psychiatres, Ronald David Laing et David Cooper, fervents partisans de l’antipsychiatrie. Une théorie visant la disparition des hôpitaux psychiatriques et l’intégration des malades mentaux en tant que citoyens à part entière dans la société. Une vision largement partagée par l’infirmier et qui confirme son engagement au sein d’un service communautaire.

L’infirmier, point d’ancrage des patients

Plus discret et longtemps dévalorisé au profit de celui des médecins, le travail des infirmiers sert pourtant de pivot en matière de suivi et d’intégration sociale des patients, notamment ceux soignés pour des troubles psychiatriques tels que la schizophrénie. Dans ce service communautaire qui accueille peu de psychiatres, les infirmiers jouent un rôle crucial. Que ce soit pour discuter pendant des heures derrière la porte d’un patient, lui redonner l’espoir d’un avenir meilleur ou l’accompagner dans sa médication, les infirmiers sont un « moyen permettant aux patients de retrouver une vie riche et pleine », selon M. Favrod.

Le suivi intensif, les consultations et le soutien à l’emploi ou au retour aux études constituent les trois grandes étapes d’un suivi infirmier pour une personne atteinte de schizophrénie. « La première étape consiste dans l’engagement du patient, déclare-t-il. L’infirmier doit établir un lien fort avec lui pour l’engager dans le processus de soins. » Certains patients refusent les soins, car ils ne se considèrent pas comme malades. Dans ce cas, les infirmiers ont six mois pour l’« accrocher », c’est-à-dire lui faire accepter la maladie. Ensuite, il sera confié à un case manager, un infirmier accompagnateur qui le suivra tout au long du processus de rétablissement. Il l’aidera dans tous les aspects : de la construction d’un projet de vie au contrôle des symptômes, en passant par la médication. « Au début, les patients sont tyrannisés par les voix qu’ils entendent, explique celui dont la spécialité est de leur apprendre à les maîtriser. Par exemple, nous apprenons aux patients à les déclencher, à les arrêter et à leur désobéir. Quand ils comprennent que la désobéissance n’a pas de conséquences, ils vont développer un autre rapport à ces voix. »

Outre la maîtrise des voix, les personnes qui vivent avec la schizophrénie doivent aussi composer avec leurs peurs irrationnelles et leurs idées délirantes. Souvent, sortir de chez eux est une véritable épreuve pour les patients. Pour les amener à surmonter leur crainte de l’extérieur, l’infirmier développe des techniques personnalisées pour aider la personne à se promener dans la rue. « La plupart du temps, les malades se sentent persécutés par le regard d’autrui, soutient M. Favrod. L’infirmier va donc se promener à leurs côtés et leur montrer que les gens ne se regardent pas. Il peut aussi s’asseoir avec eux pour leur prouver que personne ne leur porte attention. » C’est ainsi que l’infirmier apprend au patient à faire la distinction entre ce qui dépend de la maladie et ce qui fait partie de lui. « Le délire et les hallucinations font partie de la maladie, mais leur contenu appartient à l’identité du patient », confirme-t-il.

Le pari d’une intégration réussie

Alors que les patients souffrant de schizophrénie sont souvent désocialisés, l’objectif est de les réintégrer à la société de façon durable. Différentes étapes sont évoquées par le professeur et infirmier : leur apprendre à maîtriser leurs symptômes ou, du moins, à entretenir une relation positive avec eux, les amener à retourner aux études ou sur le marché du travail, les aider à nouer des relations amicales ou sentimentales et enfin à lutter contre l’autostigmatisation. Ces différentes phases permettent au patient de « mener une vie relativement normale ». « En ce qui concerne l’emploi, il existe deux grandes méthodes, indique-t-il. Celle dite “ouverte” dans laquelle l’employeur est au courant de la maladie, ce qui facilite le contact des infirmiers avec eux, et l’autre dite “couverte” dans laquelle les infirmiers restent en arrière-plan pour accompagner le patient dans l’emploi. » Travailler l’estime de soi est un processus important grâce auquel les personnes atteintes de schizophrénie apprennent à parler et à se présenter positivement. Une étape décisive qui aura aussi des répercussions sur la vie sentimentale des patients. « Certains malades se plaignent d’être seuls, raconte M. Favrod. Les infirmiers doivent donc leur apprendre à courtiser ou tout simplement à se faire des amis. »

Toutefois, une intégration réussie passe par la mise en place de programmes thérapeutiques adéquats, mais il souligne la résistance de la psychiatrie à investir dans de nouveaux modes opératoires. « Si un directeur d’hôpital ne veut pas mettre en place un nouveau traitement contre le cancer, un scandale public va éclater, soutient-il. Par contre, les gens seront beaucoup moins choqués si un directeur ne développe pas un nouveau programme destiné aux patients atteints de schizophrénie. De manière générale, cette maladie est considérée comme chronique. Les gens se demandent alors pourquoi la traiter. »

Une terminologie que ne partage pas M. Favrod, qui ne considère pas la schizophrénie comme une maladie chronique. « Dès qu’on introduit la notion de chronicité, cela signifie qu’on “est la maladie” et cela enlève tout espoir. Par exemple, on est diabétique, mais on a la grippe. Il en est de même avec la schizophrénie. C’est une maladie qu’on ne peut pas “être”, en revanche, c’est une maladie qu’on a. Dans ma lutte contre la stigmatisation, je la définis comme une maladie compliquée, mais dont on peut se rétablir », explique-t-il.

Un rétablissement qui ne pourrait se faire sans le travail des infirmiers, véritable réponse humaine à la maladie dans le suivi et l’intégration sociale des patients. Le service de psychiatrie communautaire dans lequel exerce M. Favrod accomplit cette tâche au quotidien.