Une profession en mutation

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Lucie Tremblay, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lucie Tremblay, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ici comme ailleurs, on réfléchit à la transformation du système de santé et du rôle de l’infirmière pour mieux répondre aux besoins des gens souffrant d’une maladie chronique.

On estime que la moitié des Québécois sont affligés d’une ou de plusieurs maladies chroniques. « C’est un problème de santé très important qui ne se traite pas à l’hôpital, mais bien dans la communauté », constate Lucie Tremblay, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ).

D’ici 10 à 15 ans, 75 % des soins devraient idéalement être prodigués dans la communauté, c’est-à-dire dans les CLSC, les cabinets médicaux, les groupes de médecine familiale et à domicile. Un nombre conséquent d’infirmières devront donc y oeuvrer, elles qui sont « absolument indispensables » pour relever le défi que représentent les maladies chroniques, estime Lucie Tremblay. Or, il y a cinq ans, 20 % d’entre elles exerçaient dans la communauté. Aujourd’hui, cette proportion est de… 21 %. « À ce rythme, ça va prendre 250 ans avant qu’on ne puisse atteindre notre objectif de 75 % des soins administrés dans la communauté ! », déclare la présidente de l’OIIQ.

La solution passe entre autres par le rehaussement de la formation de la relève infirmière, c’est-à-dire l’obtention obligatoire d’un baccalauréat pour les futures infirmières, croit Lucie Tremblay. Une proposition qui, rappelons-le, ne réunit pas de consensus depuis plus de 40 ans et qui a été rejetée par le gouvernement du Québec en 2014.

« Les futures infirmières devront être formées en santé communautaire et cette portion du cursus est offerte uniquement à l’université », explique la présidente de l’OIIQ. Actuellement, plus de 35 % des infirmières sont bachelières, mais seulement la moitié des étudiantes poursuivent des études universitaires après un DEC en sciences infirmières. Lucie Tremblay est d’avis que les infirmières en exercice possèdent déjà le bagage nécessaire pour effectuer le virage vers les soins dans la communauté, en raison de leur expérience. « Néanmoins, le rehaussement de la formation pour la relève est essentiel pour assurer la pérennité de ce changement », signale Mme Tremblay.

Dernièrement, le gouvernement a nommé une équipe pour faire l’analyse sectorielle prospective des besoins de formation pour les préposés aux bénéficiaires, les infirmières auxiliaires et les infirmières. Les travaux ont commencé dans les dernières semaines. « Ça bouge », remarque avec satisfaction Lucie Tremblay.

Entretemps, la présidente de l’Ordre se réjouit de voir naître des projets pour améliorer la prise en charge des grands consommateurs de soins — des patients qui, en raison de leurs multiples maladies chroniques, exigent un suivi plus soutenu, sans quoi ils aboutissent fréquemment à l’urgence. Des milieux comme le CSSS des Sommets et le CSSS Alphonse-Desjardins ont mis en place des mesures pour mieux coordonner les soins prodigués à ces patients et, du coup, ont réussi à faire diminuer de façon spectaculaire les consultations à l’urgence et les hospitalisations. « Ce sont des expériences extraordinaires qu’il faudrait maintenant déployer à travers la province », affirme Lucie Tremblay.

Du côté de la Belgique

De l’autre côté de l’Atlantique, les pays européens réfléchissent eux aussi à la transformation du système de santé et du rôle de l’infirmière pour mieux répondre aux besoins des gens souffrant d’une maladie chronique. L’Angleterre et les Pays-Bas sont souvent cités comme des modèles. Depuis plusieurs années, la Belgique est également à pied d’oeuvre pour améliorer la prise en charge de ses citoyens aux prises avec une maladie chronique. Ils sont plus de 25 % à en être affligés.

En 2013, le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE) a proposé plus de 50 actions concrètes afin de réformer en profondeur l’organisation des soins chroniques. Jointe par téléphone à son bureau de Bruxelles, Dominique Paulus, directrice du programme d’études du KCE, explique les défis du système de santé belge : « Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, nous abordions les patients selon leur pathologie. Ce n’est plus possible, car bien des individus cumulent plusieurs maladies chroniques. D’autre part, ces patients vivent plus longtemps. Il faut mettre en place un système d’accompagnement qui dépasse la simple hospitalisation et qui se poursuivra jusqu’à la fin de leur vie. »

Un certain nombre des propositions du KCE concernent directement le travail des infirmières. Il est notamment question de leur déléguer davantage de tâches réservées présentement aux médecins généralistes, afin de faire de certaines d’entre elles des « gestionnaires de cas » et des « infirmières de pratique avancée ».

« Nous sommes conscients que les patients affligés d’une maladie chronique doivent être sortis des milieux spécialisés et être soignés dans un environnement moins complexe, comme leur domicile, dit Dominique Paulus. C’est là que les infirmières et les paramédicaux occuperont une place prépondérante et croissante. Nous assisterons à une évolution du profil des infirmières qui seront habilitées à combiner les aspects sociaux, médicaux et environnementaux des soins à apporter aux patients. »

En cela, ajoute-t-elle, le Québec s’est révélé être une inspiration pour les Belges. « Vous avez de bonnes initiatives qui allient services sociaux et médicaux. Chez nous, c’est encore séparé », observe-t-elle.