Les acouphènes, ces bruits fantômes dans les oreilles

Vieillissement, traumatismes auditifs ou crâniens, otites, anémies, expositions prolongées à des bruits forts… la liste des causes de l'acouphène est longue.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Vieillissement, traumatismes auditifs ou crâniens, otites, anémies, expositions prolongées à des bruits forts… la liste des causes de l'acouphène est longue.

Pour certains, c’est un bourdonnement. Pour d’autres, un sifflement strident, ou encore un cliquetis. Ces bruits qui n’existent pas, mais qu’on entend réellement, ce sont les acouphènes. Ils concernent entre 5 et 10 % de la population en Europe et peuvent se révéler lourdement handicapants chez une personne sur cent.

D’apparence anodine, ces illusions auditives demeurent en grande partie inexpliquées. Vieillissement, traumatismes auditifs ou crâniens, otites, anémies… la liste des causes est longue, ce qui ne facilite rien. À tel point qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun médicament réellement satisfaisant et que les thérapies à disposition sont plus basées sur l’acceptation que sur l’éradication de ces bruits parasites. « On ne se débarrasse jamais d’un acouphène chronique, mais on peut apprendre à vivre avec lui », résume Raphaël Maire, responsable du service d’otoneurologie du Centre hospitalier universitaire vaudois.

Une étude publiée le 23 avril dans la revue Current Biology vient compléter les connaissances acquises sur le sujet et laisse entrevoir de nouvelles approches thérapeutiques.

Des neuroscientifiques dirigés par Will Sedley, de l’Université de Newcastle, ont pu examiner l’activité électrique de plusieurs régions du cerveau d’un patient souffrant d’acouphènes chroniques, ce qui leur a permis de réaliser une « cartographie » de cette affection. Pour comprendre ce qui se trame dans le cerveau d’un patient acouphénique, les neuroscientifiques ont dans le cas présent choisi d’enregistrer les ondes cérébrales, « des oscillations électriques émises lors de l’activation simultanée d’un groupe de neurones voisins », détaille Will Sedley.

Habituellement, de telles ondes sont mesurées à l’aide d’électrodes collées à même le crâne. Mais ici, Will Sedley a pu profiter d’un heureux hasard qui lui a permis de les enregistrer grâce à des électrodes implantées directement dans le cerveau d’un patient.

De l’autre côté de l’Atlantique, en effet, l’équipe du Dr Phillip Gander, de l’Université de l’Iowa, soigne des épileptiques en leur implantant de petites électrodes dans le cerveau. Lorsqu’un de ces patients, un homme de 51 ans, a déclaré souffrir d’acouphènes chroniques, Will Sedley a saisi la balle au bond et lui a proposé de prendre part à cette expérimentation. « C’était la seule possibilité pour faire ces expériences de manière légale et éthique chez un être humain », précise le neuroscientifique.

Will Sedley a réalisé ses enregistrements en alternant des périodes normales, durant lesquelles le patient perçoit les bruits fantômes, avec des périodes de calme. Le but : pouvoir comparer les ondes cérébrales dans ces deux situations.

Les résultats révèlent que dans le cortex auditif — le siège de l’interprétation des sons — certaines ondes cérébrales (dites de basse fréquence) diminuent en intensité quand le patient entend les acouphènes. Un résultat qui confirme les travaux de Dirk de Ridder et la théorie qu’ils sous-tendent, selon laquelle les ondes de basse fréquence sont le moteur des acouphènes.

Mais le plus intéressant est sans doute que cette mise en sourdine des ondes de basse fréquence ne se limite pas au cortex auditif. Elle se retrouve dans d’autres régions du cerveau plutôt inattendues car impliquées dans le contrôle des mouvements et du regard, dans l’attention, les émotions, etc. Une découverte qui vient confirmer que « les acouphènes ne sont pas un phénomène purement auditif, et [que] cela peut changer la manière de concevoir des traitements », d’après Will Sedley. « Beaucoup pensent que les acouphènes sont encodés comme n’importe quel son par le cerveau, poursuit le chercheur. Or nos résultats montrent qu’ils s’inscrivent dans des réseaux de neurones plus larges. » De quoi expliquer, avance-t-il, certains déficits d’attention observés chez les patients acouphéniques.

Bien entendu, avec un échantillon d’un seul patient, il est délicat de tirer des conclusions générales, ce que Will Sedley reconnaît volontiers. D’autres études avaient en outre déjà laissé entendre l’existence de tels effets. Comme souvent, c’est l’accumulation progressive et prudente de modestes éléments nouveaux qui permet de lever le voile sur le mystère.

D’autres travaux viendront ainsi bientôt compléter ces connaissances. En collaboration avec l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Raphaël Maire travaille actuellement sur une expérimentation similaire. « Nous étudions le cerveau de patients souffrant d’acouphènes grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, qui vise à réaliser une cartographie du cortex auditif chez ces patients », explique le médecin. Une approche complémentaire, basée non pas sur les ondes cérébrales mais sur la mesure du débit sanguin. Par rapport à la méthode des ondes, il s’agit d’une mesure indirecte (toutes les activations de neurones ne se traduisent pas par une modification du débit sanguin), mais qui renseigne sur l’ensemble du cerveau (et pas seulement là où on a implanté des électrodes).

À terme, les médecins disposeront sans doute d’outils plus efficaces pour lutter contre ces affections. « L’acouphène est un trouble simple en apparence, mais ses profondes ramifications font qu’un traitement efficace se fait toujours attendre », explique Raphaël Maire, avant de rappeler que les traitements actuellement employés, tels que la thérapie auditive d’habituation ou les approches psychosomatiques, soulagent déjà les patients avec succès.