Des médecins préparent leur sortie

Les médecins sont plus nombreux à s’informer auprès de cliniques privées et plusieurs ont déjà remis leur démission.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les médecins sont plus nombreux à s’informer auprès de cliniques privées et plusieurs ont déjà remis leur démission.

Le projet de loi 20 n’est pas encore adopté, mais déjà, les médecins préparent leur « plan B ». Ils sont plus nombreux à s’informer auprès de cliniques privées, plusieurs ont déjà remis leur démission et d’autres fignolent leur plan pour partir travailler à l’étranger, a pu constater Le Devoir.

« Avec la réforme et les bâillons, les gens voient arriver le bulldozer et c’est sauve qui peut. Ils ont eu le temps de planifier leur sortie, ils veulent avoir un plan B le jour où ça va passer », déplore Simon-Pierre Landry, omnipraticien urgentiste à Sainte-Agathe dans les Laurentides et militant pour la défense du réseau public.

Son chef de département, François Marcoux, confirme avoir reçu deux démissions officielles ces dernières semaines, ce qui fragilise les équipes restantes. « Dans ces deux cas, c’est très clair que c’est lié au projet de loi 20 », affirme-t-il en entrevue. Il constate un effet de « course » chez les médecins, plusieurs préférant partir avant qu’il ne soit trop tard.

C’est le cas de Philippe (nom fictif), jeune médecin de famille en région éloignée qui a décidé de quitter le Québec pour aller travailler en Ontario. Il n’avait pas envie de pratiquer dans l’environnement « hyper coercitif » et « un peu dégradant » que le ministre de la Santé Gaétan Barrette veut imposer avec le projet de loi 20. Il a donc avisé ses supérieurs qu’il partait cet été. « Ça peut paraître précipité, mais mon contrat avec l’hôpital venait à échéance en juin, il fallait que je prenne ma décision. Et si j’attends que le projet de loi 20 soit adopté, il sera peut-être trop tard. »

L’appel de l’étranger

La réforme de Gaétan Barrette a également été le déclencheur pour Isabelle (nom fictif), médecin interniste en périphérie de Montréal qui prépare son départ pour l’Australie. Elle ne s’en cache pas, elle a toujours été attirée par l’idée d’aller travailler à l’extérieur. « Je ne l’avais jamais envisagé de façon sérieuse, mais avec ce qui se passe, j’ai commencé à regarder ailleurs. C’est le genre de situation qui t’oblige à te poser des questions que tu ne te posais plus. »

La médecin dans la jeune quarantaine a envoyé son curriculum vitae dans des hôpitaux en Australie et dit avoir reçu « des réponses super intéressantes ». Elle suit des cours d’anglais intensif pour passer les tests et fait des projets avec une collègue qui songe à partir elle aussi, découragée par le climat de travail. Isabelle voit son départ sur un horizon d’un an ou deux, ce qui va lui donner le temps de « voir aller les choses ». C’est pourquoi elle souhaite garder l’anonymat. « On sent que les murs ont des oreilles ces temps-ci, on veut garder nos cartes cachées, ne pas dévoiler notre jeu au grand jour. »

Plusieurs ont pourtant décidé de mettre cartes sur table. En janvier dernier, le médecin Vincent Demers qui pratiquait en CLSC à Montréal annonçait qu’il quittait son poste pour protester contre le projet de loi 20. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de Milad Beglari, jeune médecin de famille en Montérégie, de publiciser une lettre de démission dans laquelle il dénonçait les projets de loi 10 et 20 qui « vont détruire les établissements publics ».

L’attrait du privé

Le Dr Christian Roux, président du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens du CSSS de Kamouraska ne se cache pas non plus de ses intentions. Par le biais d’une lettre publiée dans les journaux locaux, il a avisé le ministre Gaétan Barrette de son intention de quitter le public si le projet de loi 20 passait tel quel. « Par l’imposition de quotas, vous tournez volontairement le dos à tous les médecins qui, comme moi, sont prêts à travailler pour le réseau mais pas à temps plein en raison d’obligations extérieures. […] En ce qui me concerne, j’ai passé plus de dix ans à travailler à fond la caisse à l’urgence et en hospitalisation à mon petit hôpital de région. Jour et nuit, une fin de semaine sur deux, à Noël et au Jour de l’an, pratiquement six jours sur sept. Après 10 ans de ce régime, pour ma santé personnelle, celle de mon couple et de ma famille, j’ai décidé de ralentir un peu. J’ai diversifié ma pratique. Cela devait me permettre de continuer à servir ma communauté pendant au moins 15 bonnes années. C’était avant le projet de loi 20. »

En entrevue, Dr Roux dit avoir de la chance de posséder sa propre clinique privée, où il pourra travailler à temps plein si le ministre décide de pénaliser financièrement les médecins qui n’atteindront pas les quotas. « J’ai une porte de sortie », se réjouit-il.

Trois fois plus de demandes

Certaines cliniques privées ont vu dans le projet de loi 20 une occasion de recrutement. « PL20 ??? Joignez-vous à notre équipe ! », peut-on lire sur la publicité de MD-Plus parue dans la revue Profession Santé. « C’est un clin d’oeil », précise le directeur médical et fondateur de la clinique, le Dr Alain Chamoun, en entrevue au Devoir. Mais il n’avait même pas besoin de publicité, ajoute-t-il. « Depuis l’annonce du projet de loi 20 en novembre, j’ai eu au moins le triple de demandes d’information de médecins qui disent commencer à regarder et s’informer pour se garder une porte de sortie […] Il y a beaucoup de gens qui réfléchissent actuellement. Si le projet de loi 20 se concrétise, peut-être que les gens feront une réflexion plus approfondie. »

Désaffiliation à la RAMQ

Entre le 1er janvier et le 17 avril, 28 médecins — 23 omnipraticiens et 5 spécialistes — ont pris la décision de se désaffilier de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). C’est plus, en quelques mois à peine, que la moyenne annuelle des dix dernières années.

En effet, selon une recension effectuée par Le Devoir à partir des grilles de la RAMQ, on compte une moyenne de 24 médecins qui se désengagent chaque année depuis 2005.

Impossible toutefois de dire si cela est lié ou non à la grande réforme du réseau de la santé, explique le porte-parole de la RAMQ, Marc Lortie. « On ne connaît pas l’explication. Notre rôle n’est pas de faire une interprétation, mais de prendre acte des demandes des médecins [de se désaffilier]. »
39 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 mai 2015 01 h 27

    Debout ou a genoux

    Le gouvernement est il en train de détruire le régime de santé québécois par ses mesures d'austérité, voila ce qui arrive quand nous mettons au pouvoir des serviteurs de grands capitaux,va-t-il rester encore quelque chose de ce que que l'on a construit depuis la révolution tranquille quand ces gens auront finis leur travail de sabotage, c'est vraiment a genoux qu'on nous aime.

    • Francois Cossette - Inscrit 6 mai 2015 09 h 25

      A genou vous dites.... mais que dire de la populace qui en redemmande après avoir remis au pouvoir ceux la meme qui l'ont extorqué pendant 10 ans.

      La société étant ce qu'elle est on n'a qu'a s'en prendre a nous. Comme nous sommes collectivement trop lache pour nous prendre en main et bien il est normal qu'on soit traité comme des moins que rien.

      Pour ce qui est des médecins je les comprends parfaitement, on fait pas 10 ans d'université pour devenir esclave des politiques d'un gouvernement. Contrairement au ministre, qui s'est vu offrir une prime de depart de 1,3 millions, pour beaucoup de medecin y a pas juste l'argent qui compte, la qualité de vie, la leur et celle de leur partient, compte pour plus encore. Ca ne semble par contre ne pas etre le cas de ce gouvernement de petit comptable.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 6 mai 2015 09 h 44

      Je pense qu'il serait temps de mettre en vigueur un contrat avec les étudiants universitaires qui profitent des bas frais de scolarité pour des spécialités très payantes.
      Il y aurait obligation de faire au Québec un minimum de 5 ans de servicew avant de quitter pour ailleurs sinon une dette de service de 50 K$ par année non fournies sera perçue par le MRQ . Ainsi, un médecin ou un spécialiste aurait à verser 500 K$ s'il quitte dès sa diplomation et 200 K$ s'il quitteà la troisième année. Un généraliste , un pharmacien ou un dentiste aurait une dette au MRQ de 50 K$ par année pour 5 ans.
      Ceux qui iraient hors Québec pour compléter une spécialité ou parfaire leurs études devraient faire des ententes pour assurer leur retour .

    • Jules Desrosiers - Abonné 6 mai 2015 10 h 56

      Quelle cohérence!
      Un article titre: Des médecins se préparent à partir.
      Un autre article titre, le même jour: Le ministre annonce: les économies seront plus importantes que prévu!
      Nous avons élu un gouvernement qui n'a qu'un mot à la bouche: "économie".
      Quel saccage, quelle habileté à la tronçonneuse. La génération future devra tout reconstruire... ou se faire soigner au privé, comme mon grand-père! Quelle tristesse.
      Jules Desrosiers

  • Cyr Guillaume - Inscrit 6 mai 2015 01 h 28

    Comment...

    ...détruire le réseaux de la santé public au Québec en 10 étapes faciles par G.Barette, en solde bientot dans toutes les bonnes librairies près de chez vous.

    À noter que le comportement de ces individus qui songent à s'exiler/s'expatrier n'est guère mieux.

  • Patrick Lavoie - Abonné 6 mai 2015 01 h 32

    Public privé

    Cette loi ne servira qu'à accélérer ce que les libéraux veulent depuis longtemps et en quoi le Dr Couillard est convaincu : qu'il doit y avoir deux systèmes de santé. C'est ça sa solution. On ne pense pas à la qualité des soins offerts éventuellement dans le public, on se dit que la loi l'offre et la demande va s'appliquer ici chezNous en santé. Le gouvernement aura moins de salaires de médecins à soutenir... On prévoit aussi que les ivg doivent se faire plus en privé, dont d'où les quotas des médecins au public...

  • Hélène Authier - Abonné 6 mai 2015 04 h 40

    le plan B (comme dans Barrette) qui mène au privé...

    Si c'est article dit vrai et est objectif, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une tendance et non de quelques cas isolés, la stratégie de notre gouvernement pour mettre en place le système de santé privé a réussi.

    "... une lettre de démission dans laquelle il dénonçait les projets de loi 10 et 20 qui « vont détruire les établissements publics ». J'espère sincèrement que les médecins sauront voir le stratagème et continueront à défendre notre système de santé public au lieu de le quitter. Le capitaine quitte le navire en dernier habituellement...

  • Pierre Hélie - Inscrit 6 mai 2015 05 h 50

    Le plan fonctionne comme prévu

    Les spécialistes (surtout) avaient tout fait pour empêcher la création d'un système de santé public, et il semble bien qu'il réussiront à le détrutire.

    • Robert Beauchamp - Abonné 6 mai 2015 09 h 06

      Je me rappelle des menaces qu'ils proféraient à l'effet qu'un exode s'ensuivrait. Sauf que maintenant ils ont le système bien en main, et vous avez parfaitement raison pour la suite des choses. Ce sont des spécalistes qui sont maintenant au pouvoir.