Des coupes aux relents de censure à la santé publique

Armine Yalnizyan ne croit pas l’argument de Québec qui prétend que les «efforts d’optimisation» ne toucheront que l’administration qui était trop lourde.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Armine Yalnizyan ne croit pas l’argument de Québec qui prétend que les «efforts d’optimisation» ne toucheront que l’administration qui était trop lourde.

Le gouvernement Couillard fait fausse route en croyant faire des économies sur le dos de la santé publique, estime l’économiste canadienne Armine Yalnizyan. Cette dernière critique vertement les compressions de 30 % imposées à la santé publique, allant jusqu’à dire que cela revêt des allures de censure.

« Le problème avec la santé publique, c’est que les impacts ne se mesurent pas à court terme. On peut faire des coupes aujourd’hui, mais on n’en verra pas les effets sur la santé de la population avant vingt ou trente ans. Et ça, c’est dramatique. »

En entrevue au Devoir, en marge d’une conférence qu’elle donnait récemment à la Direction de la santé publique de Montréal, Armine Yalnizyan soutient que l’idée de couper tous azimuts pour ramener l’équilibre budgétaire n’est plus une solution envisageable.

« Nous sommes entrés dans une ère d’austérité. Il faut s’habituer à l’idée que nous allons vivre pour deux ou trois décennies encore — l’équivalent d’une génération — avec une croissance économique très faible. Il faut s’y préparer et prendre conscience que les trucs qui ont fonctionné au cours des trente dernières années ne fonctionneront plus pour les trente prochaines. »

Pour l’économiste, membre du comité consultatif de l’Institut de la santé publique et des populations de Santé Canada, il faut un changement de paradigme en matière de santé. Et ce changement passe inévitablement par la santé publique et une approche populationnelle, qui cible des mesures pour réduire l’incidence de maladies chroniques sur l’ensemble de la population plutôt qu’un patient à la fois.

« Dès que l’économie va mal, on nous parle de coupes. Mais il y a d’autres façons de diminuer les budgets et la toute première, c’est de rendre les gens plus en santé avec des mesures de santé publique concrètes, ce qui fait qu’on se retrouve avec moins de patients à soigner en bout de ligne. On sauve de l’argent et on améliore la qualité de vie des gens. C’est ça, le rôle du gouvernement. »

Museler la science ?

Or, les gouvernements — et pas seulement celui du Québec — ont tendance à voir la santé publique comme un frein au développement économique, déplore-t-elle. En effet, les chercheurs de la santé publique sont mis à contribution pour évaluer les impacts sur la santé physique et mentale des populations concernées par l’implantation d’un nouveau projet. Armine Yalnizyan cite en exemple le développement minier dans le Grand Nord et la vente d’alcool aux tables au casino de Montréal. Souvent, les conclusions de la Santé publique vont à l’encontre des visées gouvernementales.

« Les gens de santé publique passent leur temps à amener des éléments qui sont par la suite ignorés. Ont-ils été coupés pour cela ? Je l’ignore et il n’y a aucune façon de le savoir. Mais les faits sont ce qu’ils sont. Il y a eu des coupes de 30 %. Les gens de santé publique ont fait plusieurs commentaires qui peuvent être perçus comme provocants ou, à tout le moins, dérangeants. Et je ne peux penser à aucune autre juridiction où la santé publique a été amputée du tiers de son budget […] Pourquoi couper un service qui fait économiser de l’argent au système de santé ? La seule chose à laquelle je peux penser, c’est qu’ils ont dérangé du monde. »

Elle va jusqu’à faire un parallèle avec le gouvernement Harper qui a muselé ses scientifiques en les empêchant de parler sur la place publique et en réduisant leurs budgets de recherche. « Les chercheurs de la santé publique présentent des faits et disent : si vous faites cela, ça va être mauvais pour la santé de la population et ça va faire augmenter les coûts. Depuis quand est-ce que c’est devenu politique de dire ça ? Cela fait écho à ce qu’on a vu au niveau fédéral. Peut-être que c’est ce que ce gouvernement tente de faire, de museler la science et de réduire la dissidence. Peut-être que c’est ça l’idée. Et peut-être que c’est le début de quelque chose de beaucoup plus gros, parce qu’on est en train d’assister à toute une restructuration du système de santé. »

Vent d’espoir

Armine Yalnizyan ne croit pas l’argument de Québec qui prétend que les « efforts d’optimisation » ne toucheront que l’administration qui était trop lourde. Elle craint plutôt une dérive du système de santé publique vers une privatisation des soins, ce qui va à l’encontre de l’approche populationnelle qu’elle préconise. Et elle exhorte les professionnels de la santé publique à se mobiliser, à parler haut et fort des résultats de leurs recherches et à amener le public à comprendre l’importance de leur travail.

« La santé publique a fait un excellent travail ces dernières trente années en matière de vaccination et de lutte contre le tabagisme, mais il faut qu’ils montrent ce qu’ils font aujourd’hui. Leur travail est comme celui des scientifiques qui travaillent sur les changements climatiques. Il faut qu’ils témoignent de leurs découvertes et de ce qu’il faut faire pour améliorer la santé et réduire les coûts. Il faut absolument qu’ils amènent cela sur la place publique. »

Dans l’auditorium trop sombre pour la belle journée printanière, son message a été entendu. Les visages assombris par le poids des coupes s’animent au fil de la discussion alors que l’apathie cède le pas à l’espoir. « Je me sens comme un superhéros en mission », a soutenu une auditrice à la fin de la présentation. « Merci de nous exhorter à nous tenir debout, affirmait encore une autre. Nous avons reçu un gigantesque coup, nous sommes aux soins intensifs, mais nous sommes en train de nous relever, nous ne nous laisserons pas abattre. » Son large sourire en témoigne : c’est exactement ce qu’Armine Yalnizyan espérait entendre.

La santé publique en cinq dates

1894 Création du Laboratoire du Conseil provincial d’hygiène

1970 Création du Centre régional de toxicologie

1998 Création de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui chapeaute notamment le Centre de toxicologie du Québec (CTQ) et le Laboratoire de santé publique du Québec (LSPQ)

2004-2005 Mise en place d’un programme obligatoire de surveillance des diarrhées associées à la bactérie Clostridium difficile

2007 L’INSPQ recommande l’interdiction du cellulaire au volant.

Il y a eu des coupes de 30 %. Les gens de santé publique ont fait plusieurs commentaires qui peuvent être perçus comme provocants ou, à tout le moins, dérangeants. Et je ne peux penser à aucune autre juridiction où la santé publique a été amputée du tiers de son budget […] Pourquoi couper un service qui fait économiser de l’argent au système de santé? La seule chose à laquelle je peux penser, c’est qu’ils ont dérangé du monde.

11 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 4 mai 2015 02 h 46

    Aux yeux du gouvernement,

    aujourd'hui, tout doit être ajusté pour les marchés; voir même considérer le patient comme un consommateur "de services de santé", pour ne pas dire une marchandise... et il en va de même pour l'éducation.

  • Diane Boissinot - Abonnée 4 mai 2015 07 h 55

    Lamentable ...

    Lamentable de la part de docteurs à la tête du Québec.

    • François Dugal - Inscrit 4 mai 2015 08 h 27

      Le "club des docteurs" pousse notre système de santé vers le secteur privé, madame Boissinot. Après leur "virée" dans l'arène politique, nos chers docteurs iront vers le dit secteur privé qui les accueillera en héros et à bras ouverts, il va sans dire.
      " Vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves".

    • André Chevalier - Abonné 4 mai 2015 10 h 12

      Je deviens cynique et ça m'inspire des idées noires à propos de cette profession.

      Le but des médecins est d'atteindre la parité de leurs revenus avec leurs collègues des autres provinces. Le reste vient en second lieu.

      De plus, la prévention dans le domaine de la santé est contre-productif en ce qui les concerne: ça leur enlève de la clientèle.

  • Denis Paquette - Abonné 4 mai 2015 08 h 33

    Il faut bien qu'ils utilisent d'autres nmoyens

    Oh, que ca fait du bien de lire quelqu'un qui posséde une réelle vision de ce qui se passe en santé, comment peu a peu les financiers s'y prennent pour mette la main sur nos services de santé et surtout les adapte a leur vision, comme si on ne savait pas que lorsque que ca va mal ils sacrifient systématiquement des gens, les guerres étant devenues trop risquées, il faut bien qu'ils utilisent d'autres moyens

  • Michèle Dorais - Abonnée 4 mai 2015 09 h 23

    Endiguer les coûts en santé

    en freinant la tendance de longévité de la population ? Vraiment ?

  • Colette Pagé - Inscrite 4 mai 2015 09 h 44

    Disciples d'Hippocrate ?

    N'est-il pas paradoxal que le saccage du secteur de la santé découle principalement des décisions aveugles de deux disciples d'Hippocrate qui ne placent pas à l'évidence le patient au coeur de leurs préoccupations. Des médecins brillants dans leur spécialité mais dépourvus d'intelligence émotionnelle, de vision et de compassion. Des comptables à genoux face aux agences de notation.