Sages-femmes sous embargo

Alors que la demande est croissante, les sages-femmes affirment être en mesure de faire plus de suivis de grossesses, mais les moyens manquent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Alors que la demande est croissante, les sages-femmes affirment être en mesure de faire plus de suivis de grossesses, mais les moyens manquent.

Dans la foulée du projet de loi 20, qui vise à imposer un minimum de patients à chaque médecin, le ministre de la Santé encourage ces derniers à déléguer davantage. Il souhaite notamment que les suivis de grossesse qui ne sont pas à risque puissent être faits par les infirmières et les sages-femmes. Or les listes d’attente pour avoir une sage-femme au Québec sont longues et les maisons de naissance, encore bien peu nombreuses. La demande est-elle réaliste ?

Les sages-femmes sont catégoriques : oui, elles peuvent faire plus de suivis de grossesse, mais encore faut-il que Québec leur en fournisse les moyens. « Il y a une pénurie dans le sens où il y a une demande de services, mais pas nécessairement une pénurie de sages-femmes, c’est plutôt une pénurie de ressources », observe Marie-Ève Saint-Laurent, présidente de l’Ordre des sages-femmes du Québec.

Les sages-femmes suivent environ 3 % des naissances au Québec. Mais la demande est beaucoup plus grande et ne cesse de croître, affirme la présidente du regroupement des sages-femmes du Québec (RSFQ), Claudia Faille.

« En ce moment, on répond à peine à 10 % de la demande […] Il y a des demandes dans toutes les régions du Québec pour des services de sages-femmes. Il y a des groupes organisés, des comités de femmes et de familles qui réclament des services. Ce n’est donc pas acceptable qu’il y ait des sages-femmes qui ne trouvent pas de contrat », dénonce-t-elle.

Oui, répète Mme Faille, il y a des sages-femmes au Québec — principalement de nouvelles diplômées — qui souhaitent travailler plus, mais qui sont sans contrat, car les hôpitaux qui les embauchent se voient refuser le financement du ministère. C’est l’un des principaux problèmes auxquels font face aujourd’hui les sages-femmes. « Les établissements ont de moins en moins d’argent, ils ne vont pas couper dans d’autres services pour engager plus de sages-femmes. Ça prend de l’argent frais venant du ministère. »

Question d’argent

Cet argent, nul ne sait s’il va suivre. Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a dit souhaiter que les médecins délèguent les suivis de grossesse à des sages-femmes, mais il n’a jamais été question d’argent. Et dans un contexte de restriction budgétaire, il est permis d’avoir des doutes.

D’autant plus que les sages-femmes avaient déjà une entente par laquelle on souhaitait encourager une prise en charge plus importante du nombre de patientes. Or cette entente venait à échéance le 31 mars 2015. « C’est contradictoire parce que ces mesures [pour augmenter le nombre de suivis de grossesse] ont pris fin et ne sont pas vraiment appliquées, constate Claudia Faille. On voulait que les sages-femmes fassent davantage de suivis, mais en même temps, il n’y avait pas les ressources. Elles ne vont pas le faire bénévolement, il faut se donner les moyens. »

Retard

Marie-Ève Saint-Laurent, de l’Ordre des sages-femmes du Québec, donne l’exemple de l’Ontario, qui s’est justement « donné les moyens » et qui compte aujourd’hui 700 sages-femmes. Au Québec, elles sont à peine 180.

Pourtant, Québec a bien tenté de prendre les choses en main dans la foulée de la Politique de périnatalité en 2008. Un comité composé de représentants de sages-femmes, de médecins et du ministère a élaboré un plan de développement en fonction du nombre de naissances et de la demande dans chaque région. L’objectif était que les sages-femmes suivent 10 % des naissances d’ici 2018. Mais en 2015, elles ne sont encore qu’à 3 %, se désole Mme Saint-Laurent.

« On a un plan de développement qui n’a pas été mis en avant, ou alors au compte-gouttes, et on a eu des retards. Mais si le plan avait été bien appliqué, on aurait bien plus de suivis et plus de sages-femmes qui pratiquent. »

Le fait qu’il y ait moins de sages-femmes dans le réseau limite le nombre de nouvelles entrées, car les étudiantes doivent effectuer un stage. Or, s’il n’y a pas assez de milieux de stage, elles sont moins nombreuses à pouvoir assurer la relève. « C’est le serpent qui se mord la queue », illustre la présidente de l’Ordre.

Cet été, ce sont 27 nouvelles sages-femmes qui arriveront sur le marché du travail. Et avec un programme d’appoint pour celles qui viennent de l’étranger, on commence enfin à sortir du goulot d’étranglement.

Si l’on considère qu’une sage-femme à temps complet suit 40 grossesses par année — en prénatal, pendant toute la durée de l’accouchement et en postnatal —, ce sont donc 1000 suivis supplémentaires qui pourraient être faits dès l’an prochain.

« Attraper des bébés »

Mais il faut également des maisons de naissances et, là aussi, il y a un manque, constate Claudia Faille. « Aux dernières nouvelles, le ministère nous a dit qu’il y aurait l’ouverture d’une maison de naissances dans Villeray–La Petite-Patrie pour l’année 2015. On attend la confirmation de cela. Il y a deux autres projets dans l’air, un à Laval et un à Pointe-Saint-Charles. Il y a aussi un projet qui a été déposé à la Pointe-de-l’Île, dans l’est de Montréal. »

Ces messages sont encourageants, note Mme Faille. Mais on sent le doute au bout du fil. Elle craint que les sages-femmes ne soient contraintes d’augmenter le nombre de prises en charge sans égard pour la spécificité de la profession. « On ne veut pas aller travailler des quarts de travail à l’hôpital pour “attraper” des bébés comme le font les médecins. C’est clair que nos résultats ne seront pas les mêmes, car ce qui fait la différence, c’est que la profession de sages-femmes est basée sur le continuum des soins. »

Les sages-femmes sont prêtes à collaborer, mais elles gardent une certaine méfiance envers le discours du ministre Gaétan Barrette. L’automne dernier, ce dernier a refusé de les entendre en commission parlementaire lors des échanges sur le projet de loi 10. Personne n’a répondu à leurs questions ou ne leur a expliqué pourquoi le ministre a décidé de retirer leur siège aux conseils d’administration des établissements de santé. « Encore une fois, c’est un message contradictoire, déplore Claudia Faille. On sait que l’un des obstacles à une plus grande participation des sages-femmes dans le réseau de la santé, c’est la méconnaissance de la profession. Il y a encore des préjugés et beaucoup de craintes. Alors, c’est clair que de nous rendre encore plus invisibles dans le réseau, ça ne va pas aider. On ne comprend toujours pas cette décision du ministre. »

Du côté de l’ordre des sages-femmes, Marie-Ève Saint-Laurent tente aussi de rester positive, mais lance un avertissement clair au ministre. « L’objectif du 10 % pour 2018, moi, j’y crois encore. Mais il faut y aller de manière concertée. Il ne faut pas qu’on nous arrive demain matin en nous disant : voilà, pour vous, tout a changé. On ne peut pas répondre à ce qu’on ne connaît pas. »

Ce texte a été modifié après sa mise en ligne.