L’avortement dans la mire de Barrette

Le ministre de la Santé Gaétan Barrette va limiter le nombre d’avortements pratiqués par les médecins québécois. Dans un document de travail ministériel, on apprend aussi que les avortements ne seront plus considérés comme des activités médicales prioritaires (AMP), ce qui entraînera la fermeture de cliniques et limitera l’accès aux soins.

Le diable se cache dans les détails. Depuis des mois, tous les intervenants du milieu de la santé demandent à voir les fameux règlements qui vont baliser le projet de loi 20. Une ébauche du règlement, obtenu par le Centre de santé des femmes de Montréal et consulté par Le Devoir, a mis le feu aux poudres. « Il ne faut pas que le projet de loi 20 passe comme ça, c’est extrêmement dangereux ! Tout l’aspect de la santé reproductive des femmes et la garantie d’un accès rapide à un avortement, c’est fondamental pour le droit des femmes. C’est le critère numéro un de l’égalité entre les hommes et les femmes. »

La directrice du Centre de santé des femmes, Anne-Marie Messier, est hors d’elle. Avec une trentaine de médecins et directrices de cliniques d’avortement et de planification des naissances, elles signent une lettre adressée au ministre Barrette pour dénoncer cette « attaque » envers les droits des Québécoises. « En dévalorisant le travail important des médecins (majoritairement des femmes) travaillant en avortement et de ceux offrant des services connexes en santé reproductive, le gouvernement libéral mine sérieusement le droit des femmes à des soins globaux de santé reproductive au Québec », écrivent-elles.

Les groupes de femmes en santé reproductive n’avaient pourtant rien vu venir. Dans la première ébauche du règlement accompagnant le projet de loi 20, on gardait le statu quo. La version du 18 mars a tout changé.

Dans un premier temps, on impose un quota maximal de 504 avortements par personne par année, du jamais-vu. D’autant plus que le nombre de médecins qui sont habilités à faire des avortements au Québec est très restreint.

« Cela représente moins d’une journée de travail en interruption de grossesse volontaire (IVG) par médecin par semaine. Mais la plupart des médecins font des IVG deux, trois ou même quatre jours par semaine, observe Anne-Marie Messier. On va s’arracher les médecins, je ne suis même pas sûre qu’il y a assez de médecins au Québec pour couvrir les 24 000 IVG pratiquées chaque année. »

Autre fait important, l’avortement n’est plus considéré comme une activité médicale prioritaire (AMP). Or, chaque médecin est obligé de faire un certain nombre d’AMP. « Pour les médecins qui pratiquent des interruptions de grossesse volontaires (IVG), ça comptait dans leurs heures obligatoires en AMP. Mais avec le PL20, ça ne comptera plus. Il va falloir qu’elles fassent des heures en plus à l’urgence ou dans un autre département. Elles vont donc avoir moins de temps pour faire des IVG. »

Quant aux soins connexes offerts en clinique de planification des naissances — contraception, dépistage des infections transmises sexuellement (ITS) et PAP tests —, ils ne sont reconnus nulle part dans la loi. « La plupart des médecins qui travaillent en IVG font aussi de la planification familiale le reste du temps. Mais maintenant, tout est tellement réglementé, elles ne pourront plus le faire, à moins de le faire sur leurs propres heures, une fois leurs cinq jours par semaine complétés dans d’autres activités reconnues. Certaines vont continuer à le faire par principe, mais elles vont se faire couper parce qu’elles n’auront pas respecté leurs quotas. »

Accès direct compromis

Comme si ce n’était pas suffisant, la directrice du Centre de santé des femmes de Montréal voit un autre problème majeur avec le projet de loi 20. En effet, le ministre veut calculer le taux d’assiduité des patients auprès de leur médecin de famille. Si une personne se rend à l’urgence ou dans une clinique sans rendez-vous, son médecin de famille verra son salaire amputé. Ce sera aussi le cas pour une visite à une clinique d’avortement. « Pour maintenir un bon taux d’assiduité, le médecin de famille risque fort de suggérer à sa patiente de passer tout d’abord par son bureau si elle veut se faire avorter. Ce serait un recul terrible pour les femmes. On a travaillé fort pour qu’elles puissent se faire avorter dans les meilleurs délais. Si on est obligé d’attendre quelques semaines de plus, le temps qu’elle puisse voir son médecin, c’est un retour en arrière. Il faut que ce soit clair que les femmes peuvent avoir un accès direct à l’avortement. »

Tous ces changements vont entraîner un problème d’accès, juge le collectif qui regroupe médecins de famille, directeurs de cliniques de planification familiale et d’avortement, chefs de cliniques de planification de naissance de CSSS, experts en IVG pour de l’INSPQ et la Fédération du Québec pour le planning des naissances. « En faisant fi de l’avis des experts, en retirant l’avortement comme activité prioritaire et en forçant les médecins à quitter les services de planification des naissances, le gouvernement choisit de limiter l’accès des femmes à la contraception et à l’avortement. Nous croyons que ces mesures mèneront soit à la fermeture de cliniques ou la privatisation des services d’avortement. Nous sommes surprises et attristées que les gains des Québécoises en droits reproductifs, si difficilement acquis, sont encore une fois attaqués. »

Pour maintenir un bon taux d’assiduité, le médecin de famille risque fort de suggérer à sa patiente de passer tout d’abord par son bureau si elle veut se faire avorter. Ce serait un recul terrible pour les femmes. On a travaillé fort pour qu’elles puissent se faire avorter dans les meilleurs délais. Si on est obligé d’attendre quelques semaines de plus, le temps qu’elle puisse voir son médecin, c’est un retour en arrière. Il faut que ce soit clair que les femmes peuvent avoir un accès direct à l’avortement.

35 commentaires
  • Guy Chicoine - Abonné 25 mars 2015 03 h 46

    Recul inacceptable !

    Le diable se cache dans les détails, dit-on !
    Comment comprendre cette mesure rétrograde ?
    Un relent de puritanisme religieux ?

    Désolante mesure à demoncer vivement !

    • Pierre Bernier - Abonné 25 mars 2015 10 h 22

      "Désolante" bien sûr... si le règlement pris en application de la loi prévoit une telle mesure.

      Mais encore faudrait-il que le texte règlementaire adopté ait cet effet.

      Le "pré-publication" du règlement (étape prévue par la "loi sur les règlements") éclairera sur cet aspect, et bien d'autres.

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 25 mars 2015 06 h 00

    Nouvelle scandaleuse, réaction Scandalisante...

    Je dénonce énergiquement cette mesure rétrograde pour toutes les funestes raisons énumérées ci-dessus.

    Mais je dois toutefois confesser avoir failli m'étouffer en lisant la réaction de Mme Messier: " ...et la garanti d'avoir un accès rapide à un avortement, (...). C'est le critère numéro un de l'Égalité entre l'homme et la femme."

    Quoi??? Nul ne peut traîner sa blonde enceinte en cour pour obtenir du juge qu'elle lui ordonne de se faire avorter car le requérant ne veut rien savoir d'un marmot qui bousillera ses études et son Plan de Carrière.

    Dans 16 ans et maman, quand la fille prend SA décision de garder l'enfant, la vie du papa bascule et lui aussi est embarqué pour de bon.

    Même ma grand-maman de 86 ans m'a parlé du fréquent coup de la fille qui tombe " accidentellement " enceinte pour garder le mec. Encore aujourd'hui, pas si rarement, des femmes " oublient" leur pilule. Et même si leur chum prouve qu'elle les a jetées, c'est son droit à elle de garder l'enfant, quoi qu'en dise celui qui a fourni le sperme.

    L'avortement est contraire à l'Égalité homme-femme. L'homme ne pourra jamais avorter, lui.

    Je ne suis pas une " pro-vie", mais je suis loin de trouver que c'est banal un avortement. Pour Mme Messier, on dirait presqu'un moyen tardif de contraception qu'il faut encourager pour l'épanouissement de la Femme.

    Tuer un bébé naissant mérite des années à l'ombre. Y a-t-il une si grosse différence entre un fœtus et un bébé n'ayant pas encore pris son premier soufle? Je sais qu'il faut éviter ce genre de réflexions pour que celles se faisant avorter ne soient pas de tenaillées de remords et sortent dignes de cette épreuve, mais il y a des limites à promouvoir cette pratique.
    L'avortement, oui, mais le moins possible, en dernier recours et pensez-y au moins 7 fois avant d'en venir la.

    Finalement, le retour des cours d'éducation sexuelle au primaire et secondaire, ce serait pas bête. Travailler " en amont", comme il est tendance de dire...

  • Yvan Lachapelle - Abonné 25 mars 2015 06 h 28

    privatisation

    Il est clair que l'objectif de Couillard est la privatisation du systeme de santé.Il l'avait démontré clairement lorsqu'il était ministre de la santé avec Charest.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 25 mars 2015 06 h 39

    Mille excuses Dr. Morgentaler

    You come a long way Baby que l'on nous disait mais ce gouvernement veut nous y retourner aussi raide! Profondément dégoutée ce matin.

  • Patrick Daganaud - Abonné 25 mars 2015 07 h 02

    Une autre attaque aux femmes.

    C'est proprement scandaleux.

    Rien du progrès social ne sera épargné et les femmes sont encore une fois les victimes de ce gouvernement frappé de misogynie.

    Elle a beau se draper dans un costume de rigueur, l'austérité est une philosophie d'essence ultraconservatrice qui est en train de nous faire reculer dans la Grande noirceur.

    Eh oui, elle est puritaniste.

    Copie conforme du gouvernement Harper, le gouvernement Couillard nous passe tellement de sapins que bientôt, il n'en restera plus dans la forêt québécoise.

    Il reste à espérer que les femmes ministres et des députées libérales vont désavouer leurs chefs et leurs aspirations à la soumission de la femme.