Des quotas «gonflés» pour un financement plus élevé

Ces statistiques, ce sont des codes qui permettent de classer les interventions cliniques effectuées par les professionnels de la santé.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Ces statistiques, ce sont des codes qui permettent de classer les interventions cliniques effectuées par les professionnels de la santé.

Pour obtenir davantage de financement, les établissements de santé « gonflent » leurs statistiques et font de la « productivité créative », dénonce l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS). Les chiffres sur lesquels se base le gouvernement pour distribuer l’argent seraient donc complètement faussés à la base.

« Ça ébranle le fondement même du système, car tout repose sur les statistiques, mais ces statistiques sont plus ou moins fiables, c’est donc tout le système qui s’écroule », constate Stephen Léger, vice-président à l’APTS en entrevue au Devoir.

Ces statistiques, ce sont des codes qui permettent de classer les interventions cliniques effectuées par les professionnels de la santé. Chaque activité possède son code, ce qui permet de savoir combien de patients ont été vus, combien de traitements et de soins ont été prodigués, combien de temps a été consacré à la lecture d’un dossier et ainsi de suite.

Mais c’est surtout ce qui permet au ministère de savoir si les hôpitaux respectent leurs quotas et ce qui détermine, au final, les budgets qui lui sont accordés. La formule est simple : si un hôpital ne respecte pas ses quotas, son financement est amputé. Les statistiques servent aussi à fixer les cibles de l’année suivante, aggravant le problème d’année en année.

« Comme le gouvernement alloue les budgets selon la performance, il y a une course à gonfler les chiffres le plus possible. C’était vrai déjà il y a quelques années, mais là, ça atteint des proportions records parce que tout le monde cherche de l’argent en raison des compressions. »

Question d’interprétation

Certaines statistiques sont « plus payantes » que d’autres, note Stephen Léger. Et tout est une question d’interprétation. Par exemple, une rencontre de groupe de deux heures avec huit personnes est moins « payante » que huit rencontres individuelles de quinze minutes. « C’est là qu’on commence à faire ce que j’appelle de la statistique créative ».

Dans les CLSC, l’accent est mis sur les services à domicile. « Avant, l’intervenant allait faire son évaluation et décidait de son plan en fonction du patient. Maintenant, il le fait en fonction de la statistique. Si c’est plus payant de faire plusieurs visites, on va lui demander de segmenter son intervention. Alors quand on dit que maintenant, l’argent va suivre le patient, ce n’est pas vrai. L’argent suit la statistique, pas le patient. »

Au cours des derniers mois, l’APTS a mené une vaste enquête dans une quinzaine de CLSC du Québec et a documenté cette « obsession du rendement statistique » qui ne sert pas toujours le patient. « On se demandait si c’était seulement deux ou trois établissements qui trichaient, mais on a bien vu que c’était généralisé. Les intervenants nous disent tous la même chose, la pression est énorme pour gonfler les chiffres, les gestionnaires demandent d’étirer l’élastique pour atteindre les cibles irréalistes fixées par le gouvernement. »

Pression

En entrevue au Devoir, une travailleuse sociale qui souhaite garder l’anonymat raconte comment on tente de l’empêcher de faire son travail en marge des visites à domicile. Si elle doit appeler la famille pour valider des informations, faire une demande d’hébergement pour son patient ou communiquer avec un organisme communautaire pour l’aider à obtenir des ressources, elle ne peut faire plus d’une démarche par jour, car elle « perd » des statistiques.

La travailleuse sociale, qui oeuvre dans le système depuis une vingtaine d’années, affirme subir de la pression pour faire des visites à domicile qui ne sont pas toujours nécessaires. Elle dit être confrontée à son éthique professionnelle et la peur d’être « rencontrée » par ses supérieurs. « Inconsciemment, ça change ma façon de travailler, je deviens stressée, je veux augmenter mes statistiques pour ne pas avoir de représailles, alors oui, je change ma vision des statistiques », avoue-t-elle à contrecoeur.

Vérificateur général

L’enquête menée par l’APTS fait écho aux propos du vérificateur général qui notait, dans son rapport 2013-2014, qu’il y avait très peu de contrôle des données dans le système d’information relatif aux services à domicile (I-CLSC) et que « différents facteurs [pouvaient] augmenter le risque d’y trouver des données erronées. »

À l’Association des gestionnaires des établissements de santé et de services sociaux (AGESSS), le président Yves Bolduc reconnaît qu’il peut y avoir différentes interprétations statistiques d’une intervention, mais soutient qu’il n’y a pas de pression indue sur les employés du système pour les inciter à modifier leur interprétation.

« Les gestionnaires, on est souvent entre l’arbre et l’écorce. Quand on commande quelque chose en bas, on parle avec des syndiqués qui ne veulent surtout pas se placer en situation de reddition de comptes par rapport à nous. Mais nous, on n’a pas le choix. […] Si l’objectif est de 20 heures, ce n’est pas 15, ce n’est pas 19, c’est 20. Ce n’est pas de mettre de la pression, c’est de rendre l’individu conscient que ça fait partie de son travail. »

Avant, l’intervenant allait faire son évaluation et décidait de son plan en fonction du patient. Maintenant, il le fait en fonction de la statistique. Si c’est plus payant de faire plusieurs visites, on va lui demander de segmenter son intervention. Alors quand on dit que maintenant, l’argent va suivre le patient, ce n’est pas vrai. L’argent suit la statistique, pas le patient.
 

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