Une voix patronale s’éteint

L’AQESSS est la porte-parole de 125 établissements. Elle cesse ses activités le 31 mars.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir L’AQESSS est la porte-parole de 125 établissements. Elle cesse ses activités le 31 mars.

Conséquence directe de la nouvelle loi 10 sur la réorganisation du réseau de la santé, l’Association québécoise des établissements de santé et des services sociaux (AQESSS) fermera ses portes à la fin du mois. Volonté politique de faire taire une voix discordante ? Sa directrice générale, Diane Lavallée, laisse planer le doute sur les raisons profondes qui ont poussé le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, à supprimer son financement.

« Je ne vous cacherai pas que le fait d’être intervenu avant les élections sur l’étalement de la hausse de rémunération des médecins a dérangé le président de la Fédération des médecins spécialistes de l’époque, qui était le Dr Barrette », concède Mme Lavallée en entrevue au Devoir.

« Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il a fait ça par vengeance, il me semble que ce n’est pas à la hauteur d’un ministre. Et il y a tellement d’autres contributions positives que nous avons apportées au réseau que cette intervention-là. Si c’est ce qui nous mérite notre fin, c’est un peu déplorable. »

Dans les bureaux de l’AQESSS, au centre-ville de Montréal, les quelques employés qui sont encore en poste s’affairent à vider des classeurs et à fermer les livres. Dans les corridors, des boîtes s’empilent le long des murs beiges. On sent la tristesse derrière les sourires. « C’est ta dernière journée ? », s’enquiert la réceptionniste à l’un d’entre eux qui ravale son émotion en hochant simplement la tête.

Voix des employeurs

Réfugiée dans son bureau, qui ne laisse voir aucun signe du départ imminent de son occupante, Diane Lavallée fait le bilan des dernières années. Et bien qu’elle tente de rester positive, elle ne peut s’empêcher de déplorer la fin de cette institution dont les racines remontent à la Conférence des Hôpitaux catholiques de Québec il y a plus de 80 ans. « C’est une voix citoyenne qui s’éteint. Désormais, seuls les grands syndicats et les fédérations syndicales de médecins pourront parler haut et fort. La voix des employeurs, qui sont les témoins des impacts des politiques, ne pourra plus s’exprimer de façon collective. »

Depuis dix ans, l’AQESSS est intervenue dans tous les grands dossiers touchant de près ou de loin le réseau de la santé : commission Castonguay sur le financement du système de santé, Loi sur la protection de la jeunesse, conditions de vie des aînés, ticket modérateur, informatisation des dossiers de santé, gouvernance du réseau de la santé, assurance autonomie, etc. L’AQESSS s’est même prononcé sur les accommodements raisonnables à la commission Bouchard-Taylor et sur la charte de la laïcité.

La dernière intervention de l’AQESSS en commission parlementaire portait sur le projet de loi 10 sur l’organisation et la gouvernance du réseau de santé. Bien qu’elle soit d’accord avec les objectifs, elle s’opposait à la manière. « On trouvait que ce projet de loi donnait trop de pouvoir au ministre et permettait une politisation du réseau. Mais on ne pensait pas que ce qu’on craignait soit mis en application si rapidement avec ce qu’on a vu au CHUM récemment. C’est peut-être une bonne chose, ça va accentuer la prudence que le ministre doit avoir pour ne pas utiliser de façon abusive le pouvoir qui lui est conféré par la loi. »

Arrêt de mort

Ironiquement, c’est ce même le projet de loi 10 qui a signé l’arrêt de mort de l’AQESSS. Car en faisant passer le nombre d’établissements de santé de 127 à 33, le rôle de représentation de l’association était « quasi anéanti ».

Mais l’AQESSS avait d’autres ambitions, ayant développé, au fil des ans, une multitude d’outils pour mesurer la performance des établissements de santé, améliorer les pratiques de santé et sécurité au travail et organiser les ressources humaines. Elle offrait des formations, des colloques et une multitude d’autres services rachetés par les établissements de santé.

L’AQESSS souhaitait donc s’associer aux autres associations moribondes — dont l’Association des centres jeunesse (ACJQ) et celle des centres de réadaptation en dépendance (ACRDQ) — pour créer un organisme à but non lucratif de services qui rassemblerait leurs expertises respectives. Cette option n’a pas été retenue par le ministre qui a « coupé le robinet du financement ». Les représentations au bureau du premier ministre sont restées lettre morte. Il fallait donc fermer boutique.

La seule consolation de Diane Lavallée, c’est de savoir qu’une partie des outils et services développés par l’AQESSS sera transférée au ministère. C’est ce qu’elle appelle « le plus bel héritage ».

Elle n’a pas de regrets. Mais sa voix s’éraille légèrement lorsqu’elle aborde ce sujet. « La plus grande déception, c’est d’être la directrice générale qui doit travailler à la fermeture de l’Association. On n’est pas venu me chercher pour ça. Ce n’est pas mon mandat. Je ne suis pas une personne qui a l’habitude de fermer les organisations, je suis généralement dans la créativité, dans le développement. C’est la première fois que je fais face à un tel défi. »

L’AQESSS ne sera plus, mais le réseau de la santé, lui, demeurera, avec tous les bouleversements inhérents à la réorganisation du ministre Barrette. Parviendra-t-il à améliorer le système ? Diane Lavallée l’espère, mais elle a des doutes. « Il y a un grand coup de barre à donner, mais il faut le faire avec les gens, en les motivant. Oui, des fois, ça prend une grande volonté politique et il faut forcer. Mais jusqu’où peut-on forcer sans casser ? C’est cette mesure que le ministre devra bien évaluer. »

L’AQESSS en cinq dates

1932 Fondation de la Conférence des Hôpitaux catholiques de Québec

2006 Fondation de l’AQESSS

2008 Développement des premiers outils pour tester la performance des établissements de santé

2013 Lancement de l’opération Bons coups, qui valorise les innovations réalisées par les établissements de santé

31 mars 2015 Disparition officielle de l’AQESSS
«La plus grande déception, c’est d’être la directrice générale qui doit travailler à la fermeture de l’Association. On n’est pas venu me chercher pour ça. Ce n’est pas mon mandat. Je ne suis pas une personne qui a l’habitude de fermer les organisations, je suis généralement dans la créativité, dans le développement. C’est la première fois que je fais face à un tel défi.»

Diane Lavallée
7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 mars 2015 04 h 06

    Belle victoire...

    Belle victoire des ennemis jurés de cette cohésion sociale pour laquelle notre petite société distincte a tant donnée...
    Et plus mauditement de manière urgente que jamais : Vive le Québec libre !

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 23 mars 2015 06 h 04

    … sincères condoléances à l’AQESSS !

    « Il y a un grand coup de barre à donner (…). Mais jusqu’où peut-on forcer sans casser ? C’est cette mesure que le ministre devra bien évaluer. » (Diane Lavallée, dg, AQESSS)

    De cette citation-question, autre question de mesure à citer :

    Jusqu’où peut-on, aussi, casser sans forcer ?

    De ces deux questions susceptibles de mesures évaluatives possibles, il appartiendra au ministre, ou au ministère ?, de les actualiser ou pas !

    Entre-temps, grands mercis Mme Lavallée, et …

    … sincères condoléances à l’AQESSS ! - 23 mars 2015 -

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 23 mars 2015 09 h 19

    Il n'y a pas de petites economies$$$$$

    Je repete il n'y a pas de petites economies, en autant que ce budget se retrouvera mieux directement employe en services aux profits des patients,,, genre une couche culotte de plus par semaine , une douche de plus...

  • Denis Paquette - Abonné 23 mars 2015 09 h 48

    Un ministre qui ne fait pas le poid

    L'AQUESS est sans doute apparue au moment ou la santé était l'affaire du chacun pour soit, il fut un temps ou on soignait les humains comme on soignait les animaux, combien y avait-il de ramancheurs et de sorciers de toutes sortes au Québec, toujours je me souviendrai des vendeurs de médicaments miracles, peut-etre n'en sommes-nous plus la, mais mon opinion est qu'il faut être prudent, que ca pourrait revenir, et cette fois de compagnies tellements puissantes, peut etre est-ce le mandat qu'il faudrait revoir, vouloir tout rapatrier dans les mains du ministre n'est peut etre pas la bonne solution, je ne pense pas que ce ministre est capable d'en voire les éceuils, sa personnalité s'y prettant mal

  • Marc Davignon - Abonné 23 mars 2015 09 h 58

    Un syndicat, pas comme les autres ...

    Il y avait deux (?) associations «patronales» ?

    Pourquoi l'AQESSS et pas l'AGESSS ?