Duel épique pour une réforme condamnée

«Contrairement au ministre Barrette, la FMSQ, elle, n’a pas changé d’opinion», a lancé d’entrée de jeu mardi Diane Francoeur lors de la présentation sur le projet de loi 20.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Contrairement au ministre Barrette, la FMSQ, elle, n’a pas changé d’opinion», a lancé d’entrée de jeu mardi Diane Francoeur lors de la présentation sur le projet de loi 20.

Ils ont beau clamer de part et d’autre qu’ils souhaitent trouver des solutions pour améliorer l’accès aux soins de santé, c’est une véritable guerre ouverte que se sont livrée la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francoeur, et son prédécesseur, le ministre de la Santé Gaétan Barrette.

« Contrairement au ministre Barrette, la FMSQ, elle, n’a pas changé d’opinion », a lancé d’entrée de jeu mardi Diane Francoeur lors de la présentation sur le projet de loi 20 qui vise notamment à imposer des pénalités financières aux médecins qui ne respecteront pas les nouveaux quotas.

Le mémoire de la FMSQ parle d’un « projet de loi matraque »,d’une « approche coercitive qui bafoue les droits des médecins », de « pouvoirs réglementaires abusifs » et d’une « approche méprisante envers les médecins ».

Des reproches de part et d’autre

Le ton était donné pour un duel épique. Le ministre a jeté les gants à son tour. « Je comprends, du ton de votre commentaire, que vous êtes en élection jeudi [à titre de présidente de la FMSQ] », a-t-il lancé en guise de bienvenue avec toute l’arrogance dont il est capable.

Cela ne faisait pas 30 secondes que les échanges avaient débuté que le président de la commission, Marc Tanguay, a été contraint d’intervenir pour calmer le jeu. Et ce, à l’invitation d’Amir Khadir, qui dénonçait que le ministre « porte des intentions » à leur invitée.

L’appel du président à un « débat qui peut être musclé, mais qui doit rester respectueux » n’a pas empêché le ministre Barrette de ridiculiser la tournure des événements et la présidente de la FMSQ. « Ce sera mémorable, un événement à mettre dans la revue publiée auprès de vos membres : Québec solidaire se porte à votre défense, c’est quelque chose d’historique. »

Le ministre a par ailleurs sermonné la FMSQ qui a remis son mémoire quelques minutes seulement avant le début des audiences. « À ce sujet, je me permettrai, en tout respect, de vous retourner la balle, a rétorqué la Dre Francoeur. Le 27 novembre, nous étions dans nos bureaux à travailler avec votre équipe et personne ne nous a jamais mentionné que vous alliez déposer un projet de loi le 28 au matin. Nous avons été obligés d’écouter la télévision pour en connaître le contenu. Le respect est un jeu qui peut se jouer à deux partenaires, c’est encore plus agréable. »

Le ministre a feint la surprise devant la position de son ancienne association, affirmant être critiqué pour sa position trop « faible » à l’égard des médecins spécialistes. Selon lui, ce qui leur est demandé n’est « pas si coercitif que ça ». La réponse a fusé, incisive, tel un uppercut.

« Contrairement à ce que vous dites, la première partie du projet de loi touche directement la pratique de la médecine spécialisée en reniant le principe de notre droit à la négociation. Si cela ne touche pas la FMSQ, je me demande ce que vous avez défendu pendant sept années en occupant ma position. »

 

Abolition des AMP

Pendant tout le temps qui lui a été alloué, soit une vingtaine de minutes, le ministre a tenté de coincer la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) en voulant l’obliger à se prononcer sur une proposition de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). Celle-ci souhaite abolir les activités médicales particulières (AMP), une mesure adoptée en 1991 qui oblige les médecins omnipraticiens à consacrer un certain nombre d’heures à la pratique en centre hospitalier.

Pour Diane Francoeur, il est évident que même si on enlève l’obligation pour les médecins de famille de travailler à l’hôpital, ils ne partiraient pas tous du jour au lendemain pour aller travailler en cabinet. Elle croit donc qu’il sera possible pour ses membres de prendre la relève.

Malgré l’insistance du ministre, la Dre Francoeur a refusé de prendre position contre la solution mise de l’avant par la fédération des médecins omnipraticiens.

En point de presse, le ministre de la Santé a répété ad nauseam qu’il n’avait jamais entendu un médecin spécialiste dire qu’il n’y avait pas de problème si les médecins de famille quittaient les hôpitaux, déformant au passage le message de la présidente de la FMSQ et l’accusant de « jouer un jeu dangereux » en essayant de négocier secrètement pour obtenir plus d’argent pour ses membres.

Pour la Dre Francoeur, c’était plutôt « une belle démonstration de la technique Barrette », qui consiste à « noyer le poisson » pour éviter de parler des problèmes et des solutions proposées par la FMSQ.

Une vieille guerre

« Nous étions censés parler d’accessibilité des soins en médecine spécialisée et au contraire, il a utilisé tout son temps pour essayer de ramener une vieille guerre personnelle qu’il a envers les omnipraticiens. Je n’embarque pas là-dedans. Depuis que Gaétan Barrette a quitté la fédération, les relations avec la FMOQ sont excellentes, nous allons travailler ensemble pour régler les problèmes. Il peut essayer tant qu’il veut de ranimer cette vieille guerre, il n’y arrivera pas. »

Joint par Le Devoir en fin de journée, le président de la FMOQ, Dr Louis Godin, a trouvé que le ministre avait eu « une attitude particulière » envers sa collègue de la FMSQ. Selon lui, le ministre tente encore une fois d’éloigner les deux grandes fédérations de médecins. « C’est clair que ce serait beaucoup plus facile pour l’État de se retrouver avec une guerre entre les médecins de famille et les médecins spécialistes, mais ce n’est pas le cas actuellement, au contraire. On pense tous les deux qu’on a des choses à améliorer et que les deux groupes sont assez disposés à le faire. »

Pas de regrets

Le ministre Gaétan Barrette dit n’éprouver ni regrets ni remords quant à la gestion de la grave crise de gouvernance au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). Loin de s’amender, il soutient conserver toute l’autorité morale requise pour continuer à exercer ses fonctions et mener à bien sa vaste réforme du réseau de la santé.

Son intervention en faveur d’un candidat auprès du directeur général du CHUM Jacques Turgeon avait entraîné la démission de ce dernier, de même que de membres du conseil d’administration du centre hospitalier. M. Turgeon a réintégré son poste à la suite de l’intervention du premier ministre Philippe Couillard.

Questionné à savoir dans quelle mesure il avait été affecté par cette crise, le ministre Barrette a répondu : « Affecté ? Non. Je suis très serein ce matin et prêt au combat », a-t-il confié en point de presse, de retour de quelques jours de vacances.
La Presse canadienne
10 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 18 mars 2015 02 h 46

    Un litige ou tout le Monde perd.

    Les médecins sont indignés.
    Barrette perdra son poste dans 4 ans, alors qu'il sera démontré que sa Réforme n'a rien solutionné.
    Tous les usagers sont lésés, car personne n'aura gagné de médecin de famille et ceux qui en ont un consulteront à l'avenir un frustré qui regarde sa montre et ne fait aucune prévention.

    La semaine dernière, j'ai du aller à l'urgence pour une infection mineure. Je suis arrivée à 21 h et il y avait une gamine de 6 ans qui attendait pour une otite. Nous étions 10 dans la salle. Quand je suis passée à 3 h à.m., la petite fille attendait encore sa vulgaire prescription de sirop aux bananes.
    Vous ne viendrez pas me dire que faire attendre en pleine nuit un enfant 6 heures pour une otite, car il n'a pas de médecin de famille, est entièrement de la faute des docteurs qui lambinent trop. Et que presser un peu le pas réglerait la perte de temps que l'on accuse actuellement.

    Moi, je ne crois pas ça. Je comprends les médecins d'etre outrés par le projet de loi 20. On dirait une sorte de projet populiste pour que les patients se disent qu'en effet, on attendrait beaucoup moins pour voir un docteur s'ils performaient davantage. Et que des sanctions sur leur rémunération, ce n'est pas la mer à boire, comme leur salaire, c'est le Klondike!

    Mais leur salaire est fixé en parité avec les autres provinces canadiennes pour que nos médecins restent pratiquer au Québec et surtout, ils ont le dos trop large.

    L'impression que me laisse le fameux Projet de loi 20 est qu'il restera plus populaire dans les sondages aux usagers que chez ceux l'ayant profondément étudié.

    Je trouve même ça racoleur d'imputer la faute des délais inacceptables du Système de Santé uniquement aux Médecins. Venant d'un collegue, c'est " cheap". Sans doute perdait-il lui-même beaucoup de temps à grignoter entre ses patients.

    Cela étant dit, ça fait 10 ans qu'on espère des solutions, la FMSQ attend un peu à la dernière minute pour proposer les siennes. En tout cas.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 mars 2015 05 h 20

    … mémorable ???

    « Ce sera mémorable, un événement à mettre dans la revue publiée auprès de vos membres : Québec solidaire se porte à votre défense, c’est quelque chose d’historique. » (Gaétan Barrette, ministre, SSS)

    De cette citation, qui donne à sourire ou jaser, il est comme passionnant d’observer un ministre « alerte » qui sait, de bonne ou de mauvaise foi, tourner en délire-dérision ce dont il cherche à se soustraire-s’esquiver de l’essentiel !

    Citation passionnante, étonnante ou …

    … mémorable ??? - 18 mars 2015 -

  • Michel Lebel - Abonné 18 mars 2015 05 h 55

    Désolant!

    Toutes ces querelles entre médecins sont des plus désolantes! Après tant d'années de débats et de rapports sur notre système de santé, on est toujours rendu là, à piétiner, à se chamailler comme des gamins bien gâtés. Tout à fait déplorable et très décourageant!

    M.L.

  • André Nadon - Inscrit 18 mars 2015 06 h 14

    Un visage à deux faces.

    Ceux qui en doutaient sont maintenant rassurés. Gaétan Barrette montre son vrai visage. C'est un grossier personnage, tel que décrit par Claude Castonguay, avec qui aucun dialogue civilisé n'est possible et son physique est à l'image.
    Sa tactique est de déformer les faits comme il respire, non pas pour trouver une solution, mais pour terrasser son adversaire. C'est ce qu'il appelle la négociation de bonne foi.
    En terme urbain, Barrette est un batailleur de rue et n'a pas sa place comme ministre de la Santé. Il nous dirige directement vers la catastrophe.
    Il ferait un très bon ministre dans un état totalitaire puisqu'il emploie les mêmes tactiques.
    Pour l'instant, il n'y a qu'une chose à faire: RÉSISTER et le COMBATTRE.
    Les travailleurs de la santé, à tous les niveaux, doivent s'unir et être solidaires devant les coups de bélier de cet énergumène égoïste et imbu de sa personne.
    C'est la seule façon de se débarrasser de ce fléau.

  • Robert Lauzon - Abonné 18 mars 2015 06 h 24

    Barrez Barrette!

    Les démolisseurs, sans permis, du Québec sont à l'œuvre. Les PLQuistes-CAQuistes avec toute l'arrogance pédante du rustre Barette doivent se rappeller que la médecine est pratiquée par des humains sur des humains et non pas sur des statistiques.

    Le Québec peut et mérite tellement mieux!