Psychologie - Le lien familial en question

Le Devoir publiait au début de décembre une série sur les centres jeunesse qui hébergent aujourd'hui des enfants atteints de troubles psychiatriques sévères, conséquence de la très grande négligence qu'ils ont subie depuis leur naissance. Au point où l'on doit rouvrir les internats pour enfants, fermés il y a plus de dix ans. Nous présentons ici deux textes du Monde qui font part de préoccupations semblables. Il y est question d'équilibre psychologique chez les enfants et de défaillances parentales graves.

Maurice Berger est un médecin en colère. Chef de service en psychiatrie de l'enfant au CHU de Saint-Étienne, il y suit depuis plus de vingt ans des enfants placés judiciairement à la suite de défaillances parentales graves. Il vient de publier un livre au titre provocateur, L'Échec de la protection de l'enfance, dont la thèse centrale fera assurément débat. Ce spécialiste de la maltraitance, qui a développé et rodé son dispositif de soins, a en effet décidé de s'attaquer à « une idéologie bien ancrée » devenue « hors réalité » : celle du maintien « à tout prix » dans la famille biologique.

« Séparer un enfant de ses parents pour un placement est un acte grave, l'un des plus graves qu'une société puisse demander d'effectuer à ses représentants. Une séparation non justifiée est une injustice et un drame intolérable », affirme en préambule ce médecin engagé, qui est aussi vice-président d'une association d'aide à la parentalité. Mais une séparation non effectuée au moment où elle est indispensable constitue elle aussi une tragédie. Tout comme le sera, dans nombre de cas, un retour trop hâtif et mal évalué dans le foyer familial.

Maurice Berger est un pédopsychiatre en colère, qui ne néglige pas les parents mais concentre son attention sur l'enfant. S'appuyant sur sa longue expérience clinique, il consacre la première partie de son ouvrage à décrire, à travers des exemples précis et souvent bouleversants, la difficile évolution de ces jeunes placés sur ordonnance judiciaire après avoir été confrontés, souvent dès leur naissance, à une inadéquation éducative importante.

« En France, aujourd'hui, on protège assez bien les enfants des dangers visibles, "palpables", en particulier des sévices physiques, souligne-t-il. Mais plus le danger psychique est important, plus les décisions deviennent aberrantes, aléatoires, avec des résultats fréquemment catastrophiques. » Ces « violences invisibles » peuvent provenir de parents en errance ou profondément déprimés, incapables de se décentrer quelques minutes d'eux-mêmes pour s'intéresser à leur enfant.

D'autres, bien insérés socialement, soumettront leur enfant à des à-coups émotionnels incessants lorsqu'ils sont débordés par la tristesse ou la rage. Tous auront les plus grandes difficultés à s'identifier aux besoins affectifs de leur enfant. Et nombre d'entre eux, une fois celui-ci retiré du foyer familial, reproduiront ces difficultés lors des visites médiatisées qu'ils leur feront.

Pas question pour autant de rompre le lien. Hormis les cas — rares — où il faut que soient totalement supprimés les contacts, la rencontre régulière et encadrée est au contraire le meilleur moyen d'apaiser un peu l'angoisse de l'enfant et de lui faire admettre progressivement la réalité de sa situation affective. Mais pas n'importe comment. Et surtout pas, insiste Maurice Berger, en tentant à tout prix de replacer l'enfant dans sa famille.

« Nous pouvons affirmer, avec 24 ans de recul, que de nombreux enfants peuvent se développer affectivement et intellectuellement de manière correcte sans jamais retourner vivre avec leurs parents, à condition qu'on les accompagne dans cet aspect particulier de leur existence. Certains souffrent de constater cet impossible retour, mais il s'agit d'une souffrance beaucoup moins désorganisatrice et plus mentalisable que celle qu'ils éprouveraient au sein de leur famille », affirme le pédopsychiatre.

Même si ses parents le réclament, même si l'enfant ne dit ni oui ni non (l'ambivalence est fréquente dans ce genre de situation), le retour au foyer biologique ne devrait pas, selon lui, être envisagé sans une évaluation rigoureuse des risques et des bienfaits entraînés par cette décision. Ce qui, en France, est loin d'être le cas.

Pourquoi ? Du fait, pour une part, du flou juridique entourant le concept de maltraitance. « Le terme apparaît pour la première fois dans la loi du 9 juillet 1989 relative à la prévention des mauvais traitements à l'égard des mineurs et à leur protection », rappelle Michèle Créoff, qui fut responsable de la coordination interministérielle sur la question de la maltraitance à enfants de 1997 à 2001. Mais le texte ne définit pas le concept de maltraitance, le législateur ayant estimé que celui-ci variait par nature en fonction des moeurs de la société.

De fait, si la Suède s'est dotée d'une loi interdisant la fessée, ce n'est que très récemment que la Grande-Bretagne a interdit les châtiments corporels à l'école... Et encore s'agit-il là de deux pays européens de tradition protestante, culturellement proches. Il n'en reste pas moins que cette absence de définition nuit à l'organisation claire des obligations qui découlent de la connaissance et du diagnostic des actes de maltraitance.

« Plus que la cause, il serait souhaitable de définir les mauvais traitements au regard de leurs conséquences sur la santé, la sécurité, le développement physique et psychique de l'enfant », ajoute Michèle Créoff. Au Québec, où la façon dont est géré ce problème pourrait avoir valeur d'exemple, la Loi sur la protection de la jeunesse ne dit pas autre chose, qui consacre plusieurs paragraphes à la notion de « développement » et à l'intérêt de l'enfant. Le devenir de celui-ci devient ainsi préoccupant « s'il manifeste des troubles du comportement sérieux et que ses parents ne prennent pas les moyens nécessaires pour mettre fin à la situation qui compromet la sécurité ou le développement de leur enfant ou n'y parviennent pas ».

Si la sécurité et le développement sont compromis, le recours à un placement familial jusqu'à la majorité ou à une adoption peut être une solution envisagée. Il en va de même en Italie ou en Angleterre, où les lois, chacune à leur manière, insistent sur la responsabilité parentale et sur l'intérêt de l'enfant.

À supposer qu'une évolution similaire se produise en France, il ne suffirait pas, pour que s'adoucisse le sort des enfants victimes de ces violences invisibles, d'encadrer plus rigoureusement les modalités de la séparation.

Maurice Berger en est le premier conscient, qui prône l'élaboration de dispositifs d'évaluation du bien-être de l'enfant (par la mesure du quotient de développement des bébés, par le suivi des capacités intellectuelles et affectives des plus grands), l'amélioration des dispositifs d'écoute (« L'histoire d'un enfant en tant que sujet ne débute que quand on commence à l'écouter »), la mise en oeuvre de formations adéquates. Mais il faudrait avant tout, affirme-t-il, modifier la loi de 1970 sur l'« assistance éducative », nécessaire en un temps où les placements étaient trop facilement envisagés, mais désormais obsolète.

D'une part, parce qu'elle limite la durée de la décision juridique à deux ans, empêchant ainsi la mise en place d'un projet de vie (mesure éducative ou placement de l'enfant) dans la continuité. D'autre part, et surtout, parce qu'elle est « destinée à sauvegarder les droits des parents tout en cherchant à protéger l'enfant ». De ce fait, on retarde trop souvent le moment du placement, même lorsqu'il est inévitable. Et lorsque la décision est enfin prise, les troubles psychiques de l'enfant sont devenus tels qu'ils rendent eux-mêmes le placement périlleux.

« Au bout du compte, on aura un placement, mais il ne servira plus à rien », affirme encore Maurice Berger, pour qui il faut d'urgence replacer l'enfant au centre du système. On lui reproche d'être trop radical ? De ne s'appuyer que sur des cas extrêmes ? « Rien qu'en 2002, notre seul intersecteur de pédopsychiatrie a reçu 179 enfants placés. Notre département compte 1080 enfants placés en tout, et il y a quatre intersecteurs dans ce département. Et les discussions avec les collègues qui sont au front montrent qu'ils sont en permanence confrontés à ces situations dites rares. Pourquoi les qualifier de rares alors que nous devons tous y faire face quotidiennement, éducateurs, juges ou soignants ? » Un médecin en colère, indiscutablement.

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