Un remède à la «bureaucratite» aiguë

Photo: Renaud Philippe Le Devoir
La clinique SABSA, à Québec, ou les projets des Centres de santé et de services sociaux (CSSS) de la Montagne et du Nord de Lanaudière existent grâce au refus du statu quo par des gens animés par une motivation sans faille, des chevaliers combattant les moulins à vent de la bureaucratie.
 

«La souffrance n’attend pas », glisse Bernard Roy. En quelques mots, le professeur à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval résume le mantra qui anime les artisans de différentes initiatives qui mettent les infirmières à l’avant-plan.

Quand la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), Régine Laurent, a annoncé le projet de son syndicat de financer des cliniques infirmières de proximité sans médecin, elle ne se doutait pas du chemin qui allait être parcouru quelques mois plus tard. « On avait dit qu’on le ferait, envers et contre tous ! » Chose promise avec le financement de la clinique SABSA, dans la basse-ville de Québec. « C’est tellement ça que j’en voudrais partout », lance-t-elle dans un cri du coeur.

Lorsqu’on lui demande si elle a rencontré des obstacles dans la mise en place de la clinique de proximité, elle éclate d’un grand rire sincère. « Du côté du ministère, c’est : pas de son, pas d’image. Aucune réaction. Peut-être parce que nous allons totalement à l’encontre de son modèle qui privilégie les fusions et les mégastructures. Nous, c’est une petite structure dans la communauté, indépendante… » Les relations avec le CSSS, par contre, sont cordiales. « Ils ont été très emballés », dit Mme Laurent. Les médecins du quartier ont aussi bien collaboré. Ce qui lui fait dire que « ce n’est pas si compliqué à mettre en place quand il y a de la volonté ! »

Plus d’une dizaine de communautés ont contacté la FIQ dans l’espoir de reproduire le modèle chez eux. « Malheureusement, on doit les freiner pour l’instant, déplore Mme Laurent. On va achever la recherche sur cette expérience-là et ensuite nous allons pouvoir en faire profiter tout le monde. »

Un espace à prendre

Il y a certainement de la place pour élargir le rôle des infirmières dans le réseau, surtout en première ligne. Selon Martin Beaumont, directeur général du CSSS du Nord de Lanaudière, 75 % des besoins d’une communauté « sont de nature primaire et peuvent être pris en charge par une équipe interdisciplinaire supportée par une infirmière d’expérience ».

Plusieurs personnes ont les yeux rivés sur l’expérience qui se déroule à Saint-Gabriel-de-Brandon et dans les environs, constate Robin Gagnon, directeur de la prestation sécuritaire des services et des soins infirmiers au CSSS du Nord de Lanaudière. Il croit pouvoir démontrer noir sur blanc, avec le projet, la plus-value des infirmières.

Mais il faudra encore réduire la bureaucratie pour permettre à ces dernières d’occuper entièrement leur champ de pratique. « Par exemple, le processus pour appliquer les ordonnances collectives nationales pourrait être allégé » pour qu’elles soient davantage utilisées, estime-t-il. « Au dernier congrès de l’Ordre des infirmières, quand on a demandé aux 1500 délégués dans combien de régions les ordonnances collectives étaient employées, environ 15 mains se sont levées… »

Des chercheurs ont obtenu une importante subvention pour étudier ces projets infirmiers novateurs. Bernard Roy se charge d’observer la clinique SABSA de Québec. « Le rôle qu’on se donne, c’est de documenter la façon dont une infirmière soigne. Le temps qu’elle prend, son écoute, l’enseignement qu’elle donne aux patients. D’une certaine manière, c’est assez ethnographique ! »

Il veut aussi comprendre pourquoi la clinique est née. « La coopérative a émergé parce que des gens souffraient et n’avaient pas de soins vu que le réseau n’était pas adapté à eux », croit-il.

Est-ce possible à reproduire ? « C’est très difficile de mettre en place quelque chose de différent, constate-t-il. Je pense que SABSA peut susciter de la transformation dans un système très hospitalocentré. Le réseau est rendu tellement rigide, avec tellement d’intérêts corporatifs, que c’est très difficile de le changer. »

« Il n’en pleut pas, des femmes comme [l’infirmière praticienne] Isabelle Têtu, reconnaît-il. Mais elle rayonne, elle en inspire d’autres, notamment les étudiantes en soins à l’université. » Pour lui, Isabelle Têtu s’inscrit dans la lignée des « infirmières de combat » qui ouvrent des sentiers inexplorés.

Diminuer les visites à l’urgence

Damien Contandriopoulos constate que les barrières ne sont pas toujours là où on le croit. Il étudiera les projets des CSSS Nord de Lanaudière et de la Montagne. « Je m’attendais à ce que le manque d’enthousiasme médical soit un obstacle, et nous ne l’avons pas observé jusqu’à maintenant, dit le chercheur à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal. L’obstacle le plus important, c’est la bureaucratie. L’administration fait rentrer les projets dans de petites cases et à la fin, tu risques de te retrouver avec une infirmière qui prend la pression des gens un après-midi par semaine ! »

Il veut vérifier si les économies seront au rendez-vous. Notamment à la ressource de la Montagne. « Si on arrive à diminuer le nombre de visites à l’urgence des personnes hébergées, on devrait avoir assez d’économies pour justifier le salaire de la permanence infirmière. »

2015, année charnière ?

La présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), Lucie Tremblay, est très optimiste. « 2015 est une année très excitante pour nous », s’exclame-t-elle. Récemment, la collaboration de l’Ordre avec le Collège des médecins a fait aboutir un projet de règlement qui élargit le champ de pratique des infirmières.

« On travaille aussi avec le Collège et Québec sur les équipes interprofessionnelles en soins chroniques et l’intégration d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS) en CHSLD », révèle-t-elle. Car, aussi étonnant que cela puisse paraître, les IPS ne peuvent pas encore travailler en CHSLD. L’ordre souhaite la mise en oeuvre, en 2015, de six projets pilotes. « Les médecins en hébergement ont une charge importante. L’IPS peut leur permettre de se concentrer sur les cas complexes. Avec une IPS sur place, on pourrait traiter des infections, éviter des transferts à l’urgence. Le meilleur endroit pour traiter une personne âgée, c’est son milieu de vie ! »
2 commentaires
  • Andrée Dumas - Inscrite 17 janvier 2015 05 h 31

    Enfin, le règne des cliniques revient !

    Ce mode d'accueil et d'accompagnement a fait ses preuves dans un lointain passé. L'infirmière de campagne faisait tout, et allait même jusqu'à faire des extractions dentaires. Faute de médecins, ces Femmes dévouées y consacraient leur vie pour le plus grand bien des malades.

    Ce mode existe "en mission" parfois sous une tente ou dans des lieux plus que modestes. Le but étant atteint : recevoir celui qui souffre, le diagnostiquer et enfin le soigner .
    N'est-ce pas l'essentiel quand il s'agit de malade ou de maladie ?

    On voit bien que notre sytème de santé a failli puisque la bureaucratie et l'outillement sophistiqué exagéré occupent la plus grande place (physique et financière ) au détriment des malades qui eux, vont attendre des 10zaines d'heures dans les hopitaux .
    J'ai encore un souvenir bien vivant d'avoir attendu 14 heures avant de me faire dire d'aller passer une radiographie pour un bras cassé....
    si une cassure n'est pas une urgence...qu'est-ce qui l'est ? ( peut-on dire encore que :"ça presse comme une cassure " ?
    Tout ça pour dire qu'une infirmière aurait pu donner le O.K. pour la radio et que le reste aurait suivi.

    Dans certaines régions éloignées, des infirmières gardent contact avec des patients depuis des années...si bien que maintenant , ce sont les médecins qui appellent les gens pour leur offrir un médecin de famille et certaines personnes préfèrent garder leur relation avec l'infirmière, craignant des listes d'attente .

    Je dis BRAVO aux infrimières pour leur initiative ! tenir compte de ce qui a fait ses preuves serait sagesse. Les institutions monstres ne sont pas toujours adéquates mais toujours dépassées et onéreuses.

  • Micheline Harvey - Abonnée 17 janvier 2015 10 h 03

    Ça fonctionne bien...alors c'est en danger.

    Le malheur avec nos politicocapitalisto... c'est que lorsqu'une formule fonctionne bien, vite un uluberlu ministérielle se l'appropriera et le réorganisera de façon à ce que ça ne fonctionne plus (laissant ainsi la place aux profiteurs du non fonctionnement de s'enrichir) ou bien si ça fonctionne très très bien un uluberlu tantera de privatiser afin qu'une infime partie de la population puisse en profiter....

    Einsten disait: Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine…mais pour l'univers, je n'ai pas de ceritude absolue.

    Ghislain Marcil