Barrette accusé de manipuler les chiffres

Photo: Michaël Monnier Le Devoir

Québec a délibérément omis de tenir compte de jours de travail considérés comme trop courts pour en arriver à la conclusion que les médecins de famille ne travaillent pas assez. Une stratégie jugée malhonnête par la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

Le ministre Gaétan Barrette affirme depuis fin novembre que 60 % des médecins travaillent moins de 175 jours par an pour une moyenne de 117 jours. Mais Québec a fusionné les « petites journées » de travail pour comptabiliser uniquement des journées d’au moins 665 $ en facturation de services. Cela représente un seuil d’environ sept heures de travail et permet de comparer les médecins, par exemple, aux enseignants, fait valoir l’attachée de presse du ministre, Joanne Beauvais.

Les documents obtenus du cabinet du ministre en janvier par Le Devoir après une demande effectuée mi-décembre montrent ainsi que pour tous les omnipraticiens, la « vraie » moyenne pour tous les médecins de famille est plutôt de 196 jours de travail par an. Si on tient compte seulement des 80 % les mieux rémunérés, ce qui élimine les médecins à temps partiel, la moyenne grimpe à 216,5 jours.

Tous ces chiffres sont exacts, mais donnent tantôt un portrait sombre, tantôt plus lumineux. L’économiste de la FMOQ, Denis Blanchette, estime le fameux « 117 jours » du ministre malhonnête. Pendant que deux demi-journées comptent pour une seule, « les journées à 1200 $ de facturation, ou 16 heures de travail, elles, n’ont pas compté pour deux journées dans le calcul », dénonce-t-il. Cette manière de calculer les journées travaillées n’a jamais été utilisée à une table de négociation, ajoute-t-il.

Manipulation des chiffres ? Gaétan Barrette s’en défend. « C’est un calcul équitable », dit Joanne Beauvais.

Questionné mercredi matin en raison d’une publicité de la FMOQ visant à contrecarrer les informations véhiculées par le ministre, ce dernier a affirmé ne pas vouloir se livrer à « une guerre de chiffres ». « Le nombre de médecins augmente et le nombre de services diminue. Ça ne prend pas un Ph. D. en économie ou en santé pour tirer la bonne conclusion ! »

Le volume d’actes médicaux réalisés et de jours travaillés décroît en effet, peu importe quelles statistiques on utilise.

Malgré une augmentation des effectifs médicaux de 5,6 % entre 2005 et 2010, le nombre de patients vus a diminué de 6,9 %, et le nombre de contact-patient de 12,2 %. La baisse est la même chez les hommes que chez les femmes médecins.

La FMOQ le reconnaît. « Il y a la féminisation, les jeunes médecins, la lourdeur de la clientèle, explique Denis Blanchette. Mais en même temps, on fait moins de sans rendez-vous rapide et plus de prises en charge, notamment des patients vulnérables. On délègue plus aux infirmières et aux autres professionnels. »

À partir des données publiques de la RAMQ, les mêmes que celles utilisées par le cabinet du ministre, le chercheur Damien Contandriopoulos concluait aussi l’an dernier que la productivité des médecins déclinait malgré la croissance de la rémunération.

Gaétan Barrette avait été courroucé par cette étude à sa sortie. Il avait vertement savonné le chercheur dans une lettre ouverte parue dans Le Devoir.

« J’affirme ici que sa démarche est superficielle et tendancieuse », dénonçait celui qui présidait alors la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ). Ces données « brutes » ne permettent pas d’évaluer la productivité des médecins, ajoutait-il. Une des raisons principales pour lesquelles la rémunération des médecins avait augmenté sans gain nécessaire de productivité, faisait-il valoir, est qu’un rattrapage salarial avec le reste du Canada était en cours. Il évoquait aussi d’autres facteurs, comme la féminisation du métier et un changement générationnel, le manque d’accès aux ressources hospitalières et les congés parentaux.

Et les hommes, et les femmes ?

La majorité des documents fournis au Devoir concernant les statistiques derrière le projet de loi 20 étaient des tableaux publics de la RAMQ.

Le Devoir a aussi reçu un document non daté sur « l’évolution de la pratique des omnipraticiens ». Le document a été produit en vue de répondre aux questions des journalistes sur le projet de loi 20 en décembre, avec des données et analyses produites par le MSSS avant l’arrivée de Gaétan Barrette en poste, dit Joanne Beauvais, qui à ces données a ajouté des réponses par courriel aux questions du Devoir.

Outre les moyennes de jours travaillés détaillées plus haut, on trouve une analyse différenciée selon les sexes.

Ce sont 65 % des omnipraticiennes qui travaillent moins de 175 jours par an, alors que 54 % des omnipraticiens sont dans la même situation.

Si on tient compte de tous les médecins de famille, même ceux à temps partiel, la moyenne de jours travaillés est de 190 pour les femmes et 202 pour les hommes. Conséquence, la rémunération brute de l’ensemble des hommes médecins de famille est de 27 % plus élevée que celle des femmes, un écart de près de 50 000 $ par an en 2011-2012. Il semble justifié de croire que les pénalités de 30 % prévues au projet de loi 20 en cas de productivité insuffisante toucheraient davantage les femmes.

On apprend aussi que plus un médecin compte d’années de pratique, plus il suit de patients. En moyenne, chaque médecin de famille suivait 564 patients en date de mars 2014. Mais c’est 376 pour les médecins qui ont moins de cinq ans de pratique et 1086 pour ceux qui en ont plus de 35.

Plusieurs des données les plus récentes citées dans ce document sont de 2010-2011 ou 2011-2012.

Le ministre est prêt à certains ajustements, indique son attachée de presse, Joanne Beauvais, par courriel. Le projet de loi 20 pourrait « tenir compte des congés de maternité et des préretraites. Le nombre de patients sera aussi pondéré selon le degré de vulnérabilité et la région sociosanitaire. Par exemple, un patient aux prises avec des dépendances qui réside en plus dans un quartier défavorisé pourrait compter pour deux patients. Cela fait l’objet de négociations. »

*Ce texte a été modifié après publication

 

Un sondage fiable ?

Autre source pour évaluer le travail des médecins, le sondage national des médecins. En 2014, les médecins québécois y ont déclaré travailler en moyenne 47,2 heures par semaine. La moyenne canadienne est de 48,7 heures. En plus, 67 % des médecins québécois ont déclaré effectuer des gardes, pour une moyenne de 113,7 heures par mois. La moyenne canadienne est de 107. Ce sondage a été fait auprès de 1558 médecins québécois. Gaétan Barrette a affirmé mercredi que ce sondage n’était pas fiable.

Il a lancé que comme président de la FMSQ, il avait encouragé ses membres à y répondre de façon « positive ». « Ça peut vouloir dire encourager les gens à temps plein à répondre. Les données de la RAMQ, elles, sont solides. »
27 commentaires
  • Carole Dionne - Inscrite 15 janvier 2015 02 h 06

    Quoi?

    Barrette qui manipule la vérité? Bin voyons donc, c'est impossible. Pourtant il a dit qu'il avait demandé aux médecins spécialistes d'en mettre plus lors lors d'un sondage commandé par son organisme. Donc, il manipulait les chiffres et lOpinion publique avabnt. Pourquoi dirait-il la vérité maintenant? Parce qu'il s'appelle Barrette et seulement lui a la vérité.

  • Richard Bérubé - Inscrit 15 janvier 2015 06 h 36

    Pouvoirs et mensonges vont de pair(e)s???

    Il semblerait que pour pouvoir diriger tu doives mentir à tes constituants! C'est comme cela dans tout, tant dans l'industrie (la monde pétrolier, etc.), les médias, qu'aux gouvernements tous niveaux confondus....c'est d'une tristesse de réaliser que l'on puisse mépriser l'intelligence du peuple à ce point, mais ce qui est pire c'est que la population semble gober toutes leurs sornettes sans faire d'efforts pour vérifier leurs dires....probablement vient de ce fait le cynisme populaire envers ces politiciens et autres. Malheureusement cela implique aussi la médiocrité du système. Un autre exemple de mensonge, à Ottawa le supposé fait d'arme fin octobre, qui aurait été réalisé par Kevin Vickers, nouvellement nommé ambassadeur en Irlande...mais que des analyses ballistiques contrediraient...demandez donc au ministre Blaney à Ottawa la véritable version...

  • Jacquelin Beaulieu - Abonné 15 janvier 2015 06 h 37

    L'expert en manipulation .....

    Il est ironique de constater que le docteur Barrette qui accuse la fédération des médecins omnipraticiens du Québec de manipuler les chiffres , admet qu'il a lui-même inciter ses confrères a manipuler les sondages ..... L'expert en manipulation de chiffres quoi !
    Il serait temps de voir un organisme neutre ou des études objectives sur la situation des omnipraticiens car les pauvres contribubles que nous sommes seront sujet de manipulation par le docteur Barrette qui a acquis beaucoup d'expertise dans ce domaine ...

  • Geneviève Gauthier - Abonnée 15 janvier 2015 06 h 40

    Les chiffres tiennent-il compte de toutes les pratiques?

    Est-ce que les analyses du Devoit tiennnent compte des omnipraticiens qui ne pratiquent pas la médecine familiale? Comment ont été interprétés les chiffres pour les omnipraticiens qui font des visites à domicile, qui travaillent aux urgences, aux soins palliatifs, en obstétriques, etc.

  • Simon Pelletier - Abonné 15 janvier 2015 07 h 18

    Payé à l'acte

    Étant donné qu’en majeure partie la rémunération des médecins est à l’acte, ça va nous couter encore plus cher. On n’est pas en Corée du Nord, si un plombier veut travailler 3 jours par semaine c'est de ses affaires.