De meilleures conditions pour de meilleurs soins

Martine Letarte Collaboration spéciale
«Plus de 50% des salariés dans le secteur de la santé ont un statut précaire, c’est-à-dire qu’ils sont inscrits sur une liste de rappel ou ont un poste à temps partiel», affirme Francine Lévesque, première vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «Plus de 50% des salariés dans le secteur de la santé ont un statut précaire, c’est-à-dire qu’ils sont inscrits sur une liste de rappel ou ont un poste à temps partiel», affirme Francine Lévesque, première vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé - Mobilisation

Un front commun syndical a été formé pour négocier avec le gouvernement du Québec, alors que les conventions collectives de 400 000 travailleurs du secteur public viennent à échéance le 31 mars prochain. Tour de piste des principales revendications des travailleurs de la santé et des services sociaux.

Rémunération globale moyenne de 8,3 % inférieure à celle des autres salariés québécois, précarité, perte d’autonomie professionnelle, manque de reconnaissance, surcharge de travail : les conditions de travail dans le secteur public sont loin d’être attrayantes aux yeux des représentants du front commun. Ceux-ci sont déterminés à faire des gains pour améliorer la situation lors des prochaines négociations. À leurs yeux, c’est essentiel au développement, voire à la survie, du système de santé public.

La grande priorité du front commun est la question salariale.

 

« On entend encore souvent dire que les employés de l’État québécois sont gras dur avec leurs conditions de travail, mais ce n’est pas le cas, parce que l’écart de 8,3 % inclut la caisse de retraite, les vacances, les assurances, etc. », affirme Daniel Boyer, le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ).

La situation s’est aggravée puisque l’écart était de près de 3 % au début de la convention collective actuelle.

« Il faut un rattrapage, sinon on aura un sérieux problème d’attraction et de rétention de la main-d’oeuvre qualifiée et compétente », prévient M. Boyer.

Déjà, il remarque qu’on n’arrive plus à attirer certains types de travailleurs dans le secteur public, comme les électriciens et les plombiers.

« On les paye de 30 à 35 % de moins que dans le secteur de la construction, précise Daniel Boyer. L’État est donc obligé d’opter pour la sous-traitance au secteur privé, alors les travaux coûtent finalement plus cher. Et le gouvernement nous dit qu’il n’a pas d’argent pour augmenter les salaires ! »

Le front commun demande une hausse salariale de 4,5 % par année pour une convention collective de trois ans.

Réduire la précarité

 

La précarité des emplois est aussi un enjeu.

« Plus de 50 % des salariés dans le secteur de la santé ont un statut précaire, c’est-à-dire qu’ils sont inscrits sur une liste de rappel ou ont un poste à temps partiel », affirme Francine Lévesque, première vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

Pourtant, des efforts ont été faits dans les dernières années pour créer des postes.

 

« Lors de la dernière négociation, on a obtenu que les nouvelles infirmières dans le réseau de la santé aient directement un poste d’un minimum de deux jours par semaine, plutôt que d’aller sur la liste de rappel », explique Daniel Gilbert, vice-président de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).

Or il constate que les employeurs se sont très souvent limités à la création de postes de deux jours par semaine.

« Pour travailler des semaines complètes, ces personnes acceptent des remplacements de dernière minute, ce qui est très difficile lorsqu’elles ont des obligations familiales, explique M. Gilbert. Souvent, elles doivent refuser et les établissements se retrouvent à devoir payer des heures supplémentaires, alors que cela aurait été évitable avec une meilleure planification. Il faut plus de postes à temps plein pour stabiliser les équipes. »

La reconnaissance des travailleurs est aussi un enjeu important.

 

« Lors de la dernière négociation, nous avons obtenu une prime pour les professionnels qui donnent des soins critiques, mais les établissements en font une lecture très restrictive, affirme Daniel Gilbert. Il faut élargir l’application de cette reconnaissance. »

Les postes en rotation, où les professionnels doivent être disponibles sur deux quarts de travail, forment aussi un enjeu.

 

« Il faut reconnaître les inconvénients de ces emplois pour attirer et retenir les gens dans ces postes », affirme M. Gilbert.

Protéger l’intégrité psychologique

Le front commun indique que le coût de l’absentéisme a augmenté de façon constante depuis 10 ans dans le réseau de la santé et des services sociaux. Ce coût a dépassé les 390 millions de dollars l’année dernière. Les absences étaient dues, dans 40 % des cas, à des problèmes de santé psychologique au travail.

« Notre convention collective précise déjà que l’intégrité physique des travailleurs doit être protégée, mais nous voulons que l’intégrité psychologique y soit ajoutée, affirme Carolle Dubé, la présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS). On réorganisera le travail dans les établissements, alors nous voulons que les gens sur le terrain aient leur mot à dire. »

La FIQ souhaite aussi une diminution de la charge de travail, notamment par la mise en place de ratios professionnels-patients.

 

« La Californie l’a fait et on a vu une amélioration de la qualité des soins et de la sécurité des patients, affirme Daniel Gilbert. Au Québec, on a des ratios non officiels et ils ne sont pas toujours respectés. »

La question de l’épuisement professionnel est aussi majeure pour la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

« La grande réforme annoncée dans le projet de loi 10 n’augure rien de bon en la matière », déplore Louise Chabot, présidente de la CSQ.

Elle affirme que les travailleurs ont besoin de la stabilisation des équipes.

 

« Cela permettrait de réduire notamment le recours aux heures supplémentaires obligatoires, qui ont un gros impact sur la santé psychologique des travailleurs, explique Mme Chabot. Les travailleurs ont besoin aussi de se sentir appuyés, de se voir offrir des mesures de conciliation travail-famille, de voir la lourdeur de leur tâche diminuer. Ils n’ont surtout pas besoin de se demander où ils travailleront dans ces nouvelles mégastructures et comment seront réorganisés les milieux de travail, alors qu’ils viennent tout juste de terminer de mettre en place la dernière réforme administrative. »

Autonomie et formation

 

Les syndicats s’inquiètent aussi d’une réduction de l’autonomie professionnelle.

« Le réseau est en mode d’augmentation de la performance et les établissements introduisent des cibles, comme un nombre de minutes précis pour donner tel type de soins, indique Carolle Dubé. Cela vient jouer sur l’autonomie des professionnels, puisque ce sont eux qui ont les connaissances et l’expérience nécessaires pour juger de la situation. Les relations humaines ne peuvent pas être encadrées comme d’autres processus de travail. »

Les syndicats déplorent aussi que les professionnels passent de 20 à 30 % de leur temps de travail à gérer de la paperasse.

« Une certaine reddition de comptes est normale, mais ce climat de haute surveillance commence à nuire à la capacité des professionnels à donner des services, et c’est aussi lié aux nombreux problèmes de santé psychologique, affirme Francine Lévesque. Il faut rétablir un lien de confiance entre les gestionnaires et les professionnels. »

L’APTS remarque également que les coupes frappent la formation continue.

« Les travailleurs membres d’un ordre professionnel ont des obligations en matière de formation continue et ils doivent souvent maintenant suivre ces formations à l’extérieur de leurs heures de travail et les payer de leur poche, indique Carolle Dubé.
On doit soutenir ces travailleurs dans le maintien de leurs compétences. »

La FIQ déplore aussi que plusieurs établissements ne reconnaissent pas les formations complémentaires.

 

« Les milieux de travail évoluent, alors nos membres obtiennent différents certificats universitaires liés à leur profession, en gérontologie, par exemple, ou en santé communautaire, mais les établissements ont le loisir de les reconnaître ou non, affirme M. Gilbert. Nous demandons que toute formation liée à l’emploi soit reconnue. »

Développer et assurer la survie du système public

 

Pour les syndicats, ces demandes ont pour objectif d’assurer le développement et même la survie du système de santé public.

« On parle beaucoup de l’ampleur des demandes syndicales, mais, lorsqu’on regarde le recul des conditions de travail des employés de l’État, comparativement à celles des autres salariés québécois, on comprend qu’il faudra s’attaquer au problème, affirme Daniel Boyer. Déjà, le secteur privé représente 30 % du secteur de la santé au Québec. Si on ne finance pas suffisamment notre réseau public, le secteur privé prendra encore plus de place, parce qu’il y aura des besoins. »

« Pour avoir des services publics forts, il faut que les professionnels, comme les psychologues, les travailleurs sociaux et les ergothérapeutes, aient envie de travailler dans le secteur public plutôt que d’offrir leurs services au secteur privé, donne comme exemple Louise Chabot. Pour cela, il faut des conditions d’exercice intéressantes. Sinon, on encourage la prise en charge de ces activités par des secteurs autres que le secteur public. »

Le Québec fait l’envie en Amérique du Nord pour son système de santé, remarque Daniel Boyer.

« Ici, une personne qui tombe malade ne craint pas de ne pas avoir de soins, contrairement à la situation aux États-Unis, dit-il. On peut être fier de notre système et on doit le maintenir. »

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