Amortir le choc du deuil

Les proches de donneurs serrent dans leur main la médaille reçue en mémoire de leurs proches, la protégeant comme un trésor précieux.
Photo: Jacques Nadeau Les proches de donneurs serrent dans leur main la médaille reçue en mémoire de leurs proches, la protégeant comme un trésor précieux.

Accompagnée de sa fille enceinte, Mme Andrée Gauvin s’avance au bras d’un policier de la Gendarmerie royale du Canada, en costume d’apparat, dans l’allée centrale de l’église Saint-Michel de Sherbrooke. La cathédrale est bondée de centaines de parents, d’enfants et d’amis qui ont choisi, comme elle, de consentir au don d’organes quand il n’y avait plus d’espoir pour leur être cher.

Cette cérémonie solennelle, organisée depuis 26 ans par l’Association canadienne des dons d’organes (ACDO), vise à rendre un hommage posthume aux donneurs par la remise, des mains du lieutenant-gouverneur général du Québec, d’une médaille aux familles. « Quand je vois tous ces gens qui ont vécu ce que j’ai vécu, je me sens moins seule. Ça rebrasse les émotions, mais ça boucle un peu la boucle », confie Andrée Gauvin, qui a perdu son mari, âgé de 61 ans, après un accident vasculaire cérébral (AVC).

Après l’incident, Richard Beaudry, tout juste retraité, s’est retrouvé atteint du syndrome de verrouillage, rendu célèbre par le film Le scaphandre et le papillon. Fait exceptionnel, Richard Beaudry, complètement paralysé à l’exception des yeux et des paupières, mais parfaitement lucide, a lui-même consenti au don d’organes avant sa mort. Maintenu en vie par un respirateur, il a exigé qu’on le laisse mourir naturellement.

« C’est lui qui a soulevé l’idée du don d’organes. On a respecté son choix. Nous l’avons accompagné jusqu’en salle d’opération. Ce n’était pas dur, il avait l’air si reposé. C’était une bien plus belle image que celle que nous avions eue de lui, désespéré et paniqué de ne plus pouvoir bouger ni parler. »

Quelques mois plus tard, une lettre anonyme est atterri dans la boîte de Mme Gauvin. Celle d’un receveur la remerciant du geste posé. « Dans tout ce drame, il ressort au moins quelque chose de positif », dit-elle.

Ce jour-là, Sylvie Massia et René Tapp, un ex-policier devenu bénévole pour le transport d’organes, étaient de retour dans cette cathédrale ornée de banderoles. Cinq ans plus tôt, ils y étaient pour recevoir la médaille attribuée à Stéphanie, leur jeune fille de 17 ans, grièvement blessée dans un accident de voiture. « Elle avait parlé du don d’organe, au retour d’une présentation à l’école. Après avoir signé sa carte, elle voulait à tout prix que je signe la mienne. Après son accident, elle a été réanimée, mais il n’y avait plus d’espoir. Mes trois autres enfants m’ont rappelé ce qu’elle souhaitait. Elle a pu sauver quatre vies », insiste Sylvie.

Inspiré par la fougue de leur fille, René est devenu policier bénévole pour le transport d’organes. Mais les Tapp ont fait bien plus que cela. Depuis 2008, ils ont formé des dizaines de personnes à devenir bénévoles pour le don d’organes. Sylvia a même créé un programme de sensibilisation pour les élèves du secondaire intitulé Chaîne de vie, qui raconte l’histoire de sa propre fille. « Maintenant,dit-elle, des gens viennent signer leur carte devant moi, avec un grand sourire ! »

Sur un banc de la basilique, six personnes échangent de chaleureuses accolades avec une infirmière de Québec Transplant. Il s’agit de retrouvailles émouvantes pour Helaine et Frank, venus d’Angleterre honorer la mémoire de leur fille Charlotte, décédée l’hiver dernier. De passage au Québec pour découvrir le pays de son amoureux, Dominique Grogg, Charlotte et son conjoint ont subi un grave accident de motoneige qui n’a laissé aucune chance à la jeune femme. « Il n’y a pas de doute que c’est ce qu’elle aurait voulu », dit sa mère, parlant du don. Frank, lui, a mis plus de temps à se faire à l’idée. « J’espérais toujours qu’elle puisse reprendre le dessus. On m’a laissé du temps. Le lendemain, quand le docteur m’a montré le scan de son cerveau, j’ai bien vu que l’oxygène ne se rendait plus », ajoute le père. « Elle n’a pas eu d’enfant, mais elle a donné la vie », se console sa mère, ajoutant que ses deux poumons, ses reins, son foie et son pancréas ont permis à d’autres d’avoir une vie meilleure, quand ce n’est pas la vie tout court.

L’église se vide lentement. Des couples, des familles se dispersent bras dessus, bras dessous, en protégeant la médaille dans leurs mains, comme pour serrer une dernière fois le souvenir de leur proche. Des voitures se dirigent en cortège vers le parc Jacques-Cartier où s’élève depuis 20 ans un cénotaphe élevé en hommage aux centaines de donneurs d’organes. Avant de partir, en ce froid matin d’automne, des conjoints, des enfants s’y pressent pour laisser une fleur et chercher, du bout de l’index, le nom de l’être aimé. Une ultime caresse, faite sur le granit gelé.