Semer la vie pour donner un sens à la mort

À la demande de la famille, la photo d'un proche a été déposée dans la main du donneur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À la demande de la famille, la photo d'un proche a été déposée dans la main du donneur.
Des 1000 Québécois en attente d’un organe, seulement la moitié obtiendra une greffe cette année. Happées par le temps, 38 personnes sont mortes en 2013 faute d’avoir eu accès à l’organe qui aurait pu les sauver. De nouvelles façons de faire permettraient de doubler le nombre d’organes transplantés au Québec. Visite chez des passeurs de vie qui tentent de changer la grande loterie du don d’organes.
 

Un jeune costaud d’une vingtaine d’années repose, inerte, dans un lit. Il semble paisiblement endormi. Mais la batterie d’appareils qui surveille à la trace ses signes vitaux et l’approvisionne en oxygène trahit cette paix apparente.

« Ce patient a subi des fractures multiples au visage et aux vertèbres cervicales. Le cerveau a subi un trauma majeur, mais le corps est intact. La pression intracrânienne augmente, le cerveau est détruit, mais il n’y a pas encore de mort cérébrale », pronostique le Dr Pierre Marsolais, interniste, intensiviste et coordonnateur du Centre de prélèvement d’organes de l’hôpital Sacré-Coeur (CPO).

Ce médecin, qui a reçu Maxime (nom fictif) plongé dans un coma sévère depuis cinq jours, a dû annoncer à la famille que le cas de leur fils était sans issue. « Dans ces situations, les proches nous demandent ce qu’il reste à faire. Dans ce cas, on n’avait que le choix entre le débranchement pour aller vers un décès, ou identifier le patient comme un donneur potentiel », dit-il.

Atterré par le sort d’un ami resté paralysé après un accident de la route, Maxime avait fait promettre à ses parents qu’il ne souhaitait jamais être réanimé en pareille situation. Ses proches ont non seulement consenti au don d’organes, mais ils ont choisi d’accompagner leur fils jusqu’à ce qu’il soit extubé du respirateur qui le rattache artificiellement à la vie.

Dans cette triste histoire, Maxime créera cependant un précédent extraordinaire. Il sera le premier donneur au Québec à transmettre six organes lors d’un don fait après décès cardiaque. La moyenne québécoise oscille autour de 3,6 organes par donneur.

Cela, parce que l’hôpital Sacré-Coeur (HSC) est un des rares hôpitaux qui a chamboulé ses vieilles façons de faire pour maximiser le don d’organes. Le résultat est spectaculaire. En un an, 198 organes y ont été prélevés et greffés à 169 receveurs, soit 39 % des organes transplantés en 2013-2014 au Québec, selon les chiffres du CPO. Et cela, même si l’hôpital ne reçoit les donneurs d’organes que d’une partie des hôpitaux de la métropole, des Laurentides et de Lanaudière, soit un bassin équivalant à 17 % de la population.

En 12 mois, ce projet novateur mis au monde par le Dr Marsolais a permis à l’hôpital de devancer les nations les plus performantes pour ce qui est du taux d’organes transplantés, avec 103,9 organes greffés par million d’habitants, comme l’Autriche et la Belgique. Si bien que plusieurs spécialistes européens ont maintenant les yeux rivés vers ce petit hôpital qui fait la vie dure à la mort.

 

La vie en sursis

Pourtant, le Québec est loin d’être un premier de classe en ce qui a trait au taux de donneurs pour sa population. Bien que champion au Canada l’an dernier, il se situe encore bien loin derrière des pays comme l’Espagne, les États-Unis ou la France et se situe au 20e rang au monde, selon l’OMS.

Pendant 48 heures, il y a quelques mois, Le Devoir a suivi à la trace ces médecins qui défient le destin et tentent de transmettre la vie par tous les moyens possible.

Dans le cas de Maxime, la mort cérébrale n’a pu être légalement diagnostiquée, parce qu’une des pupilles réagissait encore faiblement à la lumière. Même si le tronc cérébral est totalement détruit, « il faudra aller vers un don après la mort cardiaque », explique le médecin. Un cas rare puisque seulement 10 % des dons réalisés au Québec le sont après décès cardiovasculaire.

En fait, 90 % des donneurs sont des patients déclarés en état de mort cérébrale, à la suite d’un accident cardiovasculaire, d’un traumatisme crânien ou d’un manque d’oxygène. Des cas courants, où les organes sont prélevés alors que les fonctions vitales sont maintenues.

Le don après décès cardiovasculaire, lui, requiert une minutie de tous les instants et s’apparente à la navigation en eaux troubles en pleine tempête. « S’il devient instable et que le coeur arrête faute d’oxygène, on risque de tout perdre. Notre but, c’est de tout faire pour stabiliser le patient jusqu’au moment du don », insiste le Dr Marsolais.

Au CPO, on ne se contente pas de « maintenir » en vie le patient, on bataille pour améliorer sa condition physique, jusqu’au moment ultime du prélèvement où il faudra extuber le patient en présence ou non de la famille, si celle-ci le désire. « Cela suppose tout un accompagnement auprès des proches. Même si le patient n’a plus de fonctions cérébrales, on s’assure qu’il n’y a aucun signe physique de douleur ou de détresse respiratoire », insiste le coordonnateur du CPO.

 

24 heures pour déjouer la mort

Il est 22 h. Une logistique d’enfer se met en branle à l’unité des soins intensifs pour réaliser le prélèvement, fixé pour 19 h le lendemain. Injection d’antibiotiques pour prévenir l’infection des poumons, cortisone pour réduire l’inflammation, contrôle constant de la ventilation : on fait l’impossible pour faire bonifier la condition des organes.

Soudain, le taux d’oxygène sanguin du donneur plonge. Le Dr Marsolais change rapidement le mode de ventilation pour améliorer l’échange gazeux. Même s’il n’y a plus aucun espoir de sauver Maxime, cela fait partie d’un protocole de récupération des organes. « Ce qu’on veut à tout prix éviter, c’est que le cerveau se mette à tellement manquer d’oxygène et qu’une réaction inflammatoire systémique se déclenche. Cela pourrait endommager gravement plusieurs organes. »

Trente minutes plus tard, le médecin affiche un air moins tendu. « Les poumons continuent de s’améliorer, dit-il. De 65 %, la concentration en oxygène a pu être ramenée à 28 %. »

Pendant ce temps, la course contre la montre est amorcée pour la coordonnatrice de Transplant Québec qui attend les résultats de tests de compatibilité pour établir qui, de la longue liste de patients en attente d’organes, se retrouvera en priorité.

« Je n’aurai pas de résultats avant demain matin. Un don d’organe, on sait comment ça commence, mais on ne sait jamais comment ça finit ! », ajoute Mme Morrissette, vers 23 h. « On peut avoir à chambouler nos plans, à se tourner vers Toronto ou Halifax à la dernière minute, si aucun patient n’est compatible au Québec. »« Les chirurgiens savent qu’ils peuvent se déplacer pour rien, même être en “stand-by” sur le tarmac pour prendre l’avion », ajoute le coordonnateur du CPO.

Pour le Dr Marsolais, une longue nuit s’amorce. « Je serai de garde toute la nuit, dit-il d’un calme olympien. Si tout se passe bien, rien ne bougera avant demain matin. En fait, je m’occupe de nos donneurs aussi bien que de n’importe quel autre patient. »

Pour le don que souhaite faire la famille de Maxime, et pour les patients qui pourraient en voir leur vie transformée, tout se jouera au cours des 24 prochaines heures.