Vent de colère chez les anglophones

L’abolition de 22 des 23 établissements de santé anglophones du Québec qui découle du projet de loi 10 de Gaétan Barrette soulève l’ire de la communauté anglophone, déterminée à défendre ses institutions jusque devant les tribunaux.

Les hôpitaux anglophones ne fermeront pas, mais la communauté craint que la perte de leur gouvernance locale ne soit que la première étape vers leur marginalisation.

En entrevue éditoriale avec Le Devoir, « oui », affirment des leaders de la communauté, ils porteront leur cause devant les tribunaux en dernier recours. Pour l’heure, un vent de mobilisation se lève. Appels aux députés, pétitions, dénonciations sur la place publique, interpellation du premier ministre Philippe Couillard, tous les moyens seront mis en place, dit Sara Saber-Freedman. La présidente du conseil d’administration du Centre de réadaptation MAB-Mackay a travaillé 25 ans dans le réseau de la santé.

La directrice générale du Quebec Community Groups Network (QCGN), Sylvia Martin-Laforge, croit que le gouvernement libéral devrait relire le jugement dans la cause de l’hôpital Monfort.

En 1997, le gouvernement ontarien décrétait la fermeture de cet hôpital francophone desservant la communauté minoritaire. Une bataille juridique s’en est suivie, laquelle a mené à un jugement qui consacre le principe de la protection des minorités linguistiques au Canada. La décision de fermer Monfort « ne respecte pas le principe sous-jacent de notre Constitution qui exige la protection des droits de la minorité », décrète la Cour divisionnaire de l’Ontario. Monfort joue un rôle dans l’identité franco-ontarienne comme minorité culturelle et linguistique, poursuit le jugement, et participe à la protection de la communauté minoritaire contre l’assimilation. Ce jugement est reconduit par la Cour d’appel en 2001.

« La communauté anglophone va réagir massivement » si le projet de loi entraîne la disparition légale des établissements anglophones en les réduisant à « des briques et du mortier » sans aucun pouvoir décisionnel, avertit Mme Saber-Freedman.

Gouvernance et droits linguistiques sont en jeu

Les établissements de santé reconnus par l’Office québécois de la langue française (OQLF) comme pouvant utiliser l’anglais comme langue de travail et de prestation de soins seront tous, à l’exception du CUSM, abolis par leur fusion aux nouveaux Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). Leurs conseils d’administration seront dissous.

La Charte de la langue française prévoit un statut particulier possible pour des établissements, pas pour des points de services. Seuls deux CISSS pourraient, possiblement, se qualifier. « Les CISSS n’auront même pas le droit de communiquer en anglais avec les employés des points de services anglophones », explique Michael Udy, un retraité du réseau des centres jeunesse anglophones.

Le plus grave, juge la communauté, c’est de perdre toute prise sur la gestion de ces établissements. Elle ne peut qu’espérer, au mieux, qu’un de leurs représentants occupe un siège au conseil d’administration des nouveaux CISSS.

« Ces institutions sont la pierre angulaire de nos communautés, de leur vitalité », s’insurge Mme Saber-Freedman.

La communauté ne saurait se contenter d’un siège garanti aux CA des CISSS. Le QCGN demande une révision en profondeur du projet de loi pour tenir compte de la gouvernance locale et atteindre les objectifs du ministre Barrette sans « démolir » le réseau.

En commission parlementaire la semaine dernière, deux groupes anglophones ont fait part de leurs inquiétudes au ministre. « Il n’est pas question de fermer l’hôpital », s’est défendu Gaétan Barrette, répondant à des représentants de l’hôpital Jeffrey Hale de Québec. « On a voulu que le projet de loi n’atteigne pas certains éléments essentiels à votre vie communautaire », a dit le ministre. Certains articles du projet de loi garantissent un accès à des services en langue anglaise.

Le QCGN sera pour sa part entendu par la commission ce jeudi.

Les travailleurs sociaux inquiets

« Inquiets et préoccupés », les travailleurs sociaux demandent à Gaétan Barrette de garantir l’accès aux services sociaux dans le projet de loi 10. « Nous sommes préoccupés pour les personnes et les groupes les plus vulnérables qui, nous le croyons, subiront les contrecoups de la réforme qui repose beaucoup trop largement sur une vision curative et médicale de la santé, au détriment des services sociaux. Et ce, même si nous sommes d’accord avec l’idée d’améliorer la structure et le fonctionnement », a indiqué Claude Leblond, président de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, lors de sa comparution en commission parlementaire mercredi.

M. Leblond craint que la mission hospitalière des CISSS draine la majorité des ressources, au détriment des services sociaux, principaux vecteurs de prévention.

« J’ai de la misère à voir comment les gens peuvent conclure que le projet de loi est dirigé vers l’hôpital alors que je m’évertue à dire le contraire », a rétorqué Gaétan Barrette.

Une réforme relativement bien reçue par la population

Le tiers des Québécois ne sait pas quoi penser de la réforme de Gaétan Barrette. Un sondage Web mené par Léger auprès de 1005 internautes pour le compte du Regroupement provincial des comités des usagers indique que 42 % des répondants jugent pour leur part que c’est une « bonne chose », et 24 % une « mauvaise chose ». S’ils sont 46 % à approuver l’abolition des Agences de la santé, seulement 28 % donnent leur aval à la diminution du nombre d’établissements.
48 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 30 octobre 2014 02 h 54

    C'est toujours la même chose

    Dès qu'ils n'ont pas ce qu'ils veulent, ils élèvent le ton. Et c'est sur que le gouvernement sera plus sensible à leur demandes vu qu'ils composent leur base électorale depuis toujours.

    • Francois Cossette - Inscrit 30 octobre 2014 07 h 40

      C'est maintenant qu'on va voir si 10% d'anglo ca vaut plus que 80% de franco au plq. Je parie qu'on va assister a un virage opportuniste.

    • Jacques Moreau - Inscrit 30 octobre 2014 10 h 39

      Ce n'est pas tellement "leur donner ce qu'ils veulent" comme leur laisser ce qu'ils ont. Historiquement, avant que les gouvernements prennent charge de TOUS les hopitaux, les hopitaux etaient des institution a charactere priver. Parfois subventionner,... mais priver. Il reste peut-etre quelques hopitaux priver, mais je n'en connait pas.

    • Brian Monast - Abonné 30 octobre 2014 11 h 34

      Ne versons pas dans commentaires revanchards et sans pertinence.

      Ici, il s’agit d’un gouvernement qui planifie l’érosion rapide de *tous* les services existants, en les bousillant, de manière à rendre le privé attrayant.

      Ce qu’on ne veut pas pour soi, on n’a pas à le souhaiter pour autrui. Si autrui a déjà plus que sa part, ce n’est pas en abaissant également la part de tous qu’on restituera un équilibre.

      Tous le monde est dans le même bain et, dorénavant, la vigilance et la résistance contre les pressions dictatoriales vont devoir se faire quotidiennes et rester en veille perpétuelle. La démocratie sera vivante, jamais prise pour acquis, ou elle ne sera pas. Il suffit de s’endormir au gaz une seule fois pour ne plus pouvoir se réveiller.

    • Carolyn Perkes - Abonnée 30 octobre 2014 20 h 22

      Toujours la même chose. Quel anglicisme! De fait, vous avez raison, les esprits amers priment "ici".

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 octobre 2014 04 h 52

    … absent ?

    « J’ai de la misère à voir comment les gens peuvent conclure (…) alors que je m’évertue à dire le contraire » (Gaétan Barrette, min SSS)

    La population, aussi, a de la misère à comprendre ce projet de loi 10, d’autant plus qu’elle se voit comme en situation d’inquiétude ou de bouleversement éventuel du Réseau SSS !

    Si ce ministre voit claire, ce projet risque d’être limpide et incommodant, notamment en faveur de chicanes d’intérêts inutiles, en matières de structures et d’infrastructures souhaitées ou non !

    Pourquoi et comment chercher de la « misère-pour-rien » pendant que l’essentiel de la Réforme suggérée, à manipuler ?, est ou demeure …

    … absent ? - 30 oct 2014 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 octobre 2014 07 h 12

      "voit claire" : lire plutôt "voit clair" (nos excuses)

    • François Genest - Inscrit 30 octobre 2014 09 h 02

      Ça me rappelle une blague. Une voiture tourne au mauvais endroit et s'engage à sens inverse sur l'autoroute. Le conducteur ne s'en aperçoit pas tout de suite et a la frousse de sa vie quand il croise une voiture qui va dans le bons sens. Puis à la radio il entend au bulletin de circulation qu'il y a un conducteur fou sur l'autoroute. Au même moment, il évite deux autres collisions frontales et il s'écrie : « Y en a pas juste un &*$&#! de fou! ».

    • Guy Vanier - Inscrit 30 octobre 2014 09 h 38

      Monsieur Genest, vous avez bien raison, mais dans ce cas ci c'est un 10 roues bien chargé.

  • Djosef Bouteu - Inscrit 30 octobre 2014 04 h 57

    Comparaison avec Monfort tirée par les cheveux.

    Monfort est le *seul* hôpital francophone (mais bilingue de facto) en Ontario où le taux d'assimilation des francophones est de 45%. C'est pour ça que sa fermeture n'était tout simplement pas possible à l'époque des «we love you Quebec don't leave».

    Les anglophones du Québec devraient donc avoir le même niveau de service que les francophones hors-Québec, soit un hôpital.

    Mais ce serait une chose tout à fait inédite dans l'histoire de la fédération canadienne que de traiter les anglophones et les francophones avec une réelle équité de moyens (ex : la disproportion gigantesque du financement universitaire).

    Le PLQ est pris dans une position très incofortable. Il essaie de paraître «équitable» dans ses compressions drastiques, mais la minorité anglophone du Québec, qui a une oreille très attentive au sein du PLQ, refusera catégoriquement que ses privilèges institutionnels soient remis en question.

  • Frédéric La Brie - Inscrit 30 octobre 2014 05 h 12

    Bravo! Quel courage!

    Par contre je suis prêt a parier ma place dans la liste d'attente prochaine accessible de medecin de famille du dr Bolduc, que si les anglos se mobilisent on va vite voir un fameux recul sur cette question... C'est quand meme 50% de leurs votes...

    • Louis Gérard Guillotte - Abonné 30 octobre 2014 09 h 03

      Oui mais! Ne pas oublier qu'il y a un toréadore carrément nationaliste qui
      se pointe à l'horizon de la prochaine élection!La majorité libérale sera
      peau de chagrin.

    • Frédéric Bérubé - Inscrit 1 novembre 2014 06 h 55

      Ça aura pris une journée.

  • Claude Desjardins - Inscrit 30 octobre 2014 06 h 50

    La politique impossible

    En politique, et surtout de nos jours, es belles paroles ne sont pas vraies, les paroles vraies ne sont pas belles. Alors, où tout cela nous mènera-t-il? On veut que le gouvernement paye ses dettes en coupant dans ses dépenses... et en ne touchant pas aux services à la population. La planète entière vit le même bouleversement. Les gouvernements n'ont pas la cote mais il s'en trouve toujours pour monter au front : l'intelligence du désespoir!