Trop de médecins soignent leur statut

Comment faire descendre le docteur de son piédestal?
Photo: Joe Raedle Agence France-Presse Comment faire descendre le docteur de son piédestal?

Auteur à succès sous le nom de plume de Martin Winckler, il a écrit plusieurs romans, dont La maladie de Sachs et Le choeur des femmes. En tant que médecin, il s’est beaucoup intéressé à la santé des femmes. Essayiste, Marc Zaffran publie Le patient et le médecin, où il démantèle des mythes tenaces et fait descendre le docteur de son piédestal. Conversation avec ce Français, installé au Québec pour de bon, sur des idées phares de cet ouvrage singulier.

D’emblée, vous affirmez qu’un médecin n’est pas toujours quelqu’un qui soigne. Comment en êtes-vous arrivé à ce constat ?

Je m’en suis rendu compte quand j’ai fait mes études de médecine [en France]. On nous apprenait à faire des diagnostics et à donner des ordres. J’ai travaillé comme préposé aux bénéficiaires et j’ai compris que soigner, c’était plutôt aider les gens à se mettre debout ou à manger. Les médecins ne soignent pas. Opérer une appendicite, c’est traiter. Le soin, c’est quand on écoute. Dans notre société, le rôle des médecins n’est pas un rôle de soignant. On devient médecin parce qu’on veut un statut. Je connais bien sûr des médecins qui sont des soignants, mais on ne les recrute pas pour ça. C’est une profession de statut, une élite autoproclamée !

Vous allez même jusqu’à dire qu’on peut maltraiter en croyant soigner.

La santé des femmes [domaine dans lequel il a oeuvré une bonne partie de sa carrière médicale] en est représentative. Si une femme demande une contraception et que je lui prescris un stérilet et c’est tout, je ne l’ai pas soignée. Soigner, c’est informer, favoriser l’autonomie du patient. C’est une attitude. Beaucoup de médecins croient que, parce que les gens viennent les consulter, ceux-ci doivent se plier à leur façon de faire. Or soigner n’est pas imposer. Le corps, c’est le bateau du patient, pas le mien. Je n’ai pas à décider de ce qu’il en fait.

Cela vous fait dire que la fonction de médecin et celle d’élu sont incompatibles…

En ce sens, je trouve notre gouvernement de médecins éclairant. On pourrait s’attendre, si ces médecins [Philippe Couillard, Gaétan Barrette, Yves Bolduc] étaient des soignants, à ce qu’ils se préoccupent de la politique de santé du Québec, qu’ils soient tournés vers les patients. Mais leur problème, c’est d’avoir le pouvoir. C’est incompatible avec le soin. Je ne vois pas ce trio comme des médecins, mais comme des hommes de parti. Je pense que les médecins peuvent militer, mais seulement s’ils n’ont aucune chance d’être au pouvoir. Le militantisme des médecins doit viser la diffusion et la critique de l’information.

L’autorité des médecins s’appuie en partie sur cette idée qu’ils sauvent des vies. Or c’est « furieusement problématique », selon vous.

En réalité, sauver des vies, c’est très peu de chose dans le quotidien d’un médecin. Ce sont des actes exceptionnels qui surviennent dans des situations très précises. Ça ne doit surtout pas être le standard sur lequel on juge la qualité d’un médecin. On injecte un produit pour dissoudre une embolie pulmonaire. Qui a sauvé le patient ? C’est l’ambulancier, l’infirmière, le résident… Un jour, j’ai retenu un type au bord du métro. Je ne suis pas le sauveur du métro pour autant ! En revanche, je suis resté des heures à écouter des gens parler. Je me considère donc comme un soignant, mais c’est beaucoup moins spectaculaire, on ne va pas me décerner de médaille pour ça.

Depuis que vous avez quitté la France, vous ne pratiquez plus la médecine et vous vous consacrez à l’écriture et à l’enseignement. Selon vous, il y a un fossé entre la médecine pratiquée en France et celle exercée au Québec.

Mes expériences en tant que patient au Québec n’ont rien à voir avec mes expériences en France. C’est aussi l’endroit où j’ai rencontré le plus de respect pour les femmes. Je suis aussi venu ici parce que toutes ces idées, je peux en discuter, les gens sont prêts et l’éthique biomédicale est développée. Je peux proposer des enseignements sur l’éthique et la relation de soins. En France, c’est impossible.

Pour conclure votre livre, vous lancez un pavé dans la mare. Selon vous, il faut abolir les études de médecine et fonder des écoles de soignants, où les étudiants apprendraient d’abord à être préposés, puis infirmiers, puis peut-être médecins. Pourquoi ?

Je pense qu’un des problèmes vient du fait que, si on forme des médecins pour acquérir un statut, ils ne peuvent pas soigner. La majorité d’entre eux vont plutôt soigner leur statut. Le seul moyen de faire autrement, selon moi, c’est d’inviter tout le monde à passer par les mêmes phases. À l’heure actuelle, ce sont les étudiants nantis qui ont les moyens de faire les longues études de médecine. Cette différence de classe est inacceptable. Le corps médical doit être aussi diversifié que la société elle-même. Ce n’est pas parce que les choses sont comme elles sont qu’elles ne peuvent pas changer.

Le patient et le médecin

Marc Zaffran, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2014, 264 pages

À voir en vidéo