Il vaut mieux être riche pour souffrir d’une maladie mentale

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Plusieurs chantiers du Plan d’action en santé mentale 2005-2010 restent inachevés et leur application demeure variable selon les régions.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs chantiers du Plan d’action en santé mentale 2005-2010 restent inachevés et leur application demeure variable selon les régions.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La santé mentale ne semble pas être une priorité pour le gouvernement du Québec, alors que les services dans ce domaine présentent de nombreuses lacunes. État de la situation.

La santé mentale est-elle une priorité pour le gouvernement ? La protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, a posé franchement la question dans son dernier rapport annuel, déposé le 18 septembre dernier à l’Assemblée nationale. Un nouveau Plan d’action en santé mentale devrait être déposé cet automne par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Mais le précédent est échu depuis quatre ans. En entrevue téléphonique, Mme Saint-Germain déplore la lenteur de Québec pour pondre une nouvelle mouture. « En dépit des constats de nos rapports annuels sur l’importance de reconduire ce plan, mais aussi de resserrer les orientations et le contrôle du travail des établissements dans ce domaine, le ministère ne l’a pas mis suffisamment haut dans sa liste de priorités », dit-elle.

Plusieurs chantiers du Plan d’action en santé mentale 2005-2010 restent inachevés et leur application demeure variable selon les régions, constate Anne Robitaille, directrice générale au Commissariat à la santé et au bien-être. Dans un rapport publié en 2012 et intitulé Pour plus d’équité et de résultats en santé mentale au Québec, le commissaire à la santé et au bien-être recommandait de consolider la première ligne, souvent défaillante. Le document dévoilait l’isolement des médecins de famille, dont la moitié n’avaient aucun contact avec d’autres dispensateurs de services de santé mentale.

Ce rapport déplorait aussi les délais d’intervention des équipes en santé mentale et du guichet d’accès implantés dans les CSSS. Dans les 18 derniers mois, la protectrice du citoyen a justement reçu un nombre considérable de plaintes à ce sujet. « Après la dimension médicale, les services psychosociaux sont très importants. Or c’est là où il y a des temps d’attente qui sont non seulement importants, mais aussi nuisibles à une prise en charge adéquate et au bon fonctionnement des personnes en société », indique Mme Saint-Germain. « On se rend compte que la disponibilité des ressources fait en sorte que le temps des psychologues, dans certains établissements, va être essentiellement consacré à la gestion de crise ou à des cas très urgents, ajoute Marc-André Dowd, vice-protecteur du citoyen. Les services de psychothérapie plus généraux, ils existent encore dans l’offre de services théorique, mais avec des temps d’attente qui les rendent pratiquement inaccessibles. »

Le commissaire à la santé et au bien-être avait aussi dénoncé, en 2012, la mauvaise continuité des services lorsque les jeunes suivis en pédopsychiatrie atteignaient leur majorité. « Avec le passage à l’âge adulte, il y a comme une rupture dans les soins et services, qui fait qu’on perd ces jeunes pendant quelques années », signale Anne Robitaille.

Accès équitable

Mais le principal cri du coeur du commissaire, lors du dépôt de son rapport, concernait l’accès équitable à la psychothérapie. La maladie mentale « est une des rares pathologies pour lesquelles, si on n’a pas d’argent, on n’a pas accès au meilleur traitement possible », déplore Mme Robitaille. Si l’ouverture de cet accès peut apparaître coûteuse à court terme, les pays qui ont choisi cette voie ont démontré que le service « s’autofinance par la réduction des coûts associés aux troubles mentaux (assurance-emploi et coûts médicaux, par exemple), ainsi que par l’accroissement des revenus de l’État (impôts découlant du retour au travail, productivité accrue) », signalait-on dans le document.

Pour l’instant, bien des personnes mal desservies par le réseau public se tournent vers des organismes communautaires à bout de souffle. Dans le Portrait des besoins de la population et du milieu communautaire réalisé en 2013, 47 % des organismes communautaires, tous champs d’activité confondus, ont observé une hausse des demandes provenant de personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale. Julie Nicolas, directrice générale du Réseau alternatif et communautaire des organismes en santé mentale (RACOR), admet que les organismes spécialisés en santé mentale ne sont pas les moins bien financés du milieu communautaire. « Mais on est encore très loin de nos seuils-planchers », précise-t-elle. Certains organismes sont désormais contraints d’exiger quelques dollars pour donner accès à un groupe d’entraide, afin de payer les intervenants ou la salle. Selon Mme Nicolas, si le prochain plan d’action n’est pas accompagné des investissements nécessaires, « ce sera un coup d’épée dans l’eau ».

Lutter contre la stigmatisation

Au RACOR, on trouve toujours troublant le détournement de l’enveloppe gouvernementale destinée à la dernière campagne de sensibilisation et d’information en santé mentale. Le 26 juin dernier, lors de la tenue de la Commission de la santé et des services sociaux, le ministre Gaétan Barrette avait dévoilé que le gouvernement Marois y avait pigé 675 000 $ afin de financer des publicités au sujet du Livre blanc sur l’assurance autonomie. Or, en 2014, la stigmatisation envers les personnes aux prises avec des troubles de santé mentale demeure tenace. Il y a deux ans, le commissaire à la santé et au bien-être préconisait une stratégie de sensibilisation axée sur le contact direct avec des personnes pouvant témoigner, dans les écoles ou dans les milieux de travail, de leur expérience de la maladie mentale et de leur rétablissement. Cette démarche devrait aussi, selon le rapport, être déployée dans les milieux de la santé, où les patients souffrant de troubles mentaux sont souvent traités différemment par rapport à ceux aux prises avec des problèmes physiques.

Si elle considère que la sensibilisation et la formation sont essentielles, la protectrice du citoyen croit aussi en des mécanismes de responsabilisation, voire à une certaine forme de coercition, auprès du personnel et de la direction des établissements, dans le cas de l’utilisation abusive de mesures de contrôle. S’il y a parfois une mauvaise compréhension de la loi, des pratiques de contournement délibéré ont été détectées. Mme Saint-Germain recommande de rendre les conseils d’administration plus imputables. M. Dowd ajoute qu’il devrait y avoir davantage d’échanges de bonnes pratiques entre les établissements, alors que certains d’entre eux ont réussi à réduire drastiquement leur recours à l’isolement et à la contention.

Tenir compte des facteurs sociaux

Le RACOR préconise que le prochain plan d’action gouvernemental prenne aussi un virage psychosocial, soit de sortir du paradigme biomédical pour tenir compte de facteurs comme le revenu, le logement, l’alimentation et l’insertion sociale. La protectrice du citoyen a d’ailleurs mis le doigt sur une négligence sociale freinant le rétablissement : le manque d’encadrement des résidences privées accueillant des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Des comportements problématiques de propriétaires, l’insalubrité des lieux ou la piètre qualité des aliments servis sont entre autres évoqués. Depuis plusieurs années, la protectrice du citoyen revendique une certification semblable à celle s’appliquant aux résidences privées pour personnes âgées. Or la Direction de la santé mentale n’a pas encore sous la main un portrait ou un inventaire de ces résidences, a rétorqué le MSSS à la protectrice du citoyen.

Selon le RACOR, il faudrait aller plus loin qu’un plan d’action et adopter une politique gouvernementale en santé mentale. « On travaille à la fois avec le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale et le ministère de l’Immigration. Si on veut une vraie action considérable, il faut une action interministérielle », juge Julie Nicolas.