Quelle place veut-on donner à nos aînés?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
«Les soins à domicile, ça coûte moins cher à la société, et les gens demandent à rester chez eux, ça, c’est le premier point», explique Pierre Blain,directeur général du Regroupement provincial des comités des usagers (RPCU).
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne «Les soins à domicile, ça coûte moins cher à la société, et les gens demandent à rester chez eux, ça, c’est le premier point», explique Pierre Blain,directeur général du Regroupement provincial des comités des usagers (RPCU).

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avec l’enterrement par le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, du projet de loi sur l’assurance autonomie que son prédécesseur, Réjean Hébert, n’était pas parvenu à faire voter à temps, les défis en matière de soins à domicile demeurent entiers. Si le débat est aujourd’hui sorti de la sphère médiatique, de nombreux observateurs assurent que, si on n’opère pas maintenant un changement radical dans l’organisation des services, les coûts vont augmenter de manière exponentielle.

Réjean Hébert conteste l’affirmation que le processus menant à l’adoption de la loi sur l’assurance autonomie aurait pu aller plus vite et que donc, peut-être, cette adoption n’aurait pas fait complètement partie des priorités du gouvernement péquiste de Pauline Marois.

« Tous les observateurs vous diront que le travail que nous avons abattu sur le sujet en 18 mois est titanesque, si on veut bien se rappeler que nous formions un gouvernement minoritaire, assure-t-il. Il s’agit d’un projet de société majeur et nous ne pouvions aller à l’encontre de la démocratie. Nous devions écouter la population et les groupes concernés, les aînés, les aidants naturels, les groupes communautaires. Il y a eu un livre blanc et une commission parlementaire, nous avons déposé le projet de loi. Mais il nous aurait fallu six mois de plus pour le faire adopter. »

Battu aux dernières élections ce printemps, M. Hébert a décidé le mois dernier de se retirer de la vie politique active pour retourner dans ses laboratoires de l’Université de Sherbrooke, afin de générer de nouvelles preuves scientifiques, s’il en faut, que c’est toute l’organisation des services aux aînés qu’il faut revoir si on veut éviter de frapper un mur de plein fouet.

« En fait, nous l’avons déjà frappé depuis une dizaine d’années, le mur, précise-t-il. Notre système est complètement centralisé sur l’hébergement et sur l’hôpital. Non seulement il coûte trop cher, mais il n’est pas efficient. Toutes les études montrent que les systèmes efficaces sont ceux qui permettent aux personnes en perte d’autonomie de rester le plus longtemps possible dans leur milieu de vie. Ce que fait le gouvernement actuel, c’est de revenir à un système de santé du XXe siècle, qui a pourtant montré qu’il était inapproprié. »

Un système centré sur l’hébergement des personnes âgées… mais qui ne prévoit pourtant pas la création de places suffisantes en CHSLD.

« Les soins à domicile, ça coûte moins cher à la société, et les gens demandent de rester chez eux, ça, c’est le premier point, explique Pierre Blain, directeur général du Regroupement provincial des comités des usagers (RPCU). Or, si rien n’est fait dans ce sens, il va falloir rajouter 15 000 places en hébergement d’ici 20 ans à cause du vieillissement de la population. Nous avons fait une étude économique qui démontre que, en maintenant à domicile et en augmentant les services qui y sont donnés, on économise entre quatre et cinq milliards durant la même période. Alors, bien sûr, ça nécessite un investissement aujourd’hui. On parlait de 50 à 100 millions par an pour l’assurance autonomie. Mais, en bout de ligne, on y gagne. Si on ne fait rien maintenant, ça va nous coûter beaucoup plus cher plus tard. »

C’est donc un véritable changement de philosophie qui doit s’opérer. Du côté du RPCU, on prône le rapprochement entre les centres d’hébergement et les soins à domicile. Ainsi, le personnel pourrait prodiguer des soins hors les murs. Et les aînés vivant chez eux auraient l’occasion de profiter de certains services et de rompre l’isolement en venant dans les CHSLD durant la journée.

« Ils pourraient notamment avoir accès à la cafétéria, ajoute M. Blain. Ça permettrait de soulager les proches aidants, et, dans le même temps, on pourrait mieux surveiller leur nutrition. Qu’est-ce que ça coûterait au centre de faire 10 ou 20 repas de plus ? Autre exemple, j’ai travaillé avec l’Ordre des dentistes sur l’accès aux soins dentaires. Plusieurs CHSLD ont des accords avec des cabinets dentaires. Or ils ne s’en servent à peu près pas, parce qu’ils n’ont pas la clientèle suffisante. Pourquoi ne pas les offrir à la communauté des personnes aînées à domicile ? C’est certain qu’il y a non seulement des économies à faire, mais aussi du répit à donner aux aidants naturels en jumelant l’hébergement et les services à domicile. Or, aujourd’hui, ils se considèrent plutôt comme des concurrents. »

Des propos que Réjean Hébert nuance, arguant que ce type de rapprochement a déjà cours dans certaines régions du Québec, notamment en Estrie. S’il affirme que ce n’est pas la solution à tous les maux, il estime cependant que ces pratiques gagneraient à être généralisées afin, notamment, de soulager les proches aidants.

« Nombre d’entre eux doivent quitter leur emploi pour se mettre à temps plein au service de leur parent, explique-t-il. Cela a un coût social et même économique important, qui est assumé actuellement par la société. Il serait beaucoup moins important si on investissait dans les soins à domicile. En seulement 18 mois, même si nous n’avons pas pu voter la loi, nous avons fait beaucoup de travail pour prioriser les soins à domicile. Résultat : il y a eu une diminution de 30 % sur les listes d’attente des CHSLD. Le meilleur était à venir… »

Ainsi, son projet de loi prévoyait que le financement des services à domicile passe de 15 % à 40 % et que les proches aidants puissent trouver du répit auprès de professionnels.

« Avec l’enterrement du projet de loi, la question qu’on doit se poser aujourd’hui au Québec, c’est : quelle place veut-on donner à nos aînés ?, conclut le directeur général du RPCU. Et c’est à toute la société de se la poser. Par exemple, les épiceries pourraient généraliser la livraison à domicile. Ça pourrait même faire partie de la surveillance. Toutes les semaines, elles appelleraient leurs clients pour savoir de quoi ils ont besoin. Ça se fait déjà, mais, souvent, il faut acheter pour une certaine somme, ou alors acheter les boîtes de tomates par paquet de six… La personne seule n’a pas besoin de tout ça. Il y a plein de services à domicile qui ont disparu. Autrefois, il y avait le laitier, par exemple. Il faudra bien revenir à ce genre de choses. »