N’oublions pas la santé publique!

Claude Lafleur Collaboration spéciale
«Le projet de loi 10 ne traite pas beaucoup de santé publique, et nous désirons suggérer au ministre d’accorder une place prépondérante à la prévention et à la promotion de la santé », souligne la présidente de l’Association pour la santé publique du Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le projet de loi 10 ne traite pas beaucoup de santé publique, et nous désirons suggérer au ministre d’accorder une place prépondérante à la prévention et à la promotion de la santé », souligne la présidente de l’Association pour la santé publique du Québec.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Dans le cadre de l’importante restructuration du système de santé annoncée par le ministre Gaétan Barrette, que fera-t-on du volet crucial de la santé publique ? Voilà la question que se pose Lilianne Bertrand, présidente de l’Association pour la santé publique du Québec. « Le projet de loi 10 ne traite pas beaucoup de santé publique, dit-elle, et nous désirons suggérer au ministre d’accorder une place prépondérante à la prévention et à la promotion de la santé. »

Il y a quelques semaines, M. Barrette a rendu public le projet de loi 10, qui prévoit la suppression des agences de santé et la création de centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS).

Pour l’heure, chaque région du Québec possède une agence de santé, dont le rôle est de gérer le financement, les ressources humaines et les services spécialisés liés aux soins et services régionaux. En outre, ces agences sont tenues d’élaborer des plans d’action régionaux en santé publique, inspirés du programme national de santé publique et mis en oeuvre par les directions de santé publique. Or ces agences seront incorporées à d’autres établissements, par exemple à des CSSS et à des centres jeunesse, pour constituer les CISSS. C’est dire que, en santé, il n’y aura plus que deux paliers hiérarchiques : le ministre et les conseils d’administration des CISSS.

En tant que gestionnaire de carrière, Mme Bertrand ne s’oppose pas en soi à la restructuration du système de santé, mais elle s’inquiète du résultat. « D’après mon expérience, dit-elle, brasser les choses de temps en temps, ça fait du bien, de même que sortir les gens de leur zone de confort. Ce qui m’inquiète, ce sont les coûts, puisque cette réforme nous coûtera de l’argent et que ce n’est que dans plusieurs années qu’on verra si elle a été bénéfique ou non. Le ministre prévoit faire des économies ? Mais ça, je n’en suis pas certaine ! »

Santé publique, un investissement véritable

Aujourd’hui retraitée, Lilianne Bertrand a mené une carrière dans le secteur de la santé. Elle a d’abord oeuvré pendant 25 ans à la Fondation des maladies du coeur, où elle gérait les programmes de prévention. Par la suite, elle est entrée au ministère de la Santé, où elle a supervisé les programmes de saines habitudes de vie. « Je suis une gestionnaire qui adore les questions de santé !, dit-elle avec enthousiasme. Et, lorsque j’ai pris ma retraite, l’Association pour la santé publique m’a invitée à me joindre à son conseil d’administration, ce que j’ai accepté avec plaisir puisqu’il s’agit d’une organisation formidable. »

Cette organisation à but non lucratif a été créée en 1943 par des médecins, des infirmières et des hygiénistes. Elle compte à présent 2000 membres, dont des professionnels de la santé, des représentants des milieux associatifs et communautaires, de même que des organismes tels que des municipalités et des écoles, tous préoccupés par les enjeux de santé publique. « Notre association a, entre autres, pour mandat de faire des recommandations au gouvernement et à diverses autres organisations », précise la présidente.

« Dans le cadre de la restructuration du système de santé, nous aimerions que le ministre porte beaucoup plus d’attention à la prévention, poursuit Mme Bertrand, puisque c’est une excellente façon d’économiser dans les soins de santé. »

Penser à long terme

L’association s’inquiète aussi du fait que le gouvernement procède actuellement à une révision de tous les programmes qu’il finance. « On sait donc qu’on va sûrement examiner le programme national de santé publique, indique Lilianne Bertrand. Il ne faut toutefois pas voir ce programme comme une dépense, mais bien comme un investissement, car la prévention, c’est un investissement ! »

Parmi les nombreuses initiatives de prévention qui sont mises de l’avant par les directions de santé publique et qui portent des fruits, citons la lutte contre le tabagisme entreprise il y a des décennies, qui fait maintenant diminuer la prévalence du cancer du poumon. Mentionnons également les programmes visant à instaurer de saines habitudes de vie, la sensibilisation en matière de consommation d’alcool et de comportements sexuels risqués, la lutte contre la pauvreté, etc. « Évidemment, tous ces programmes portent fruit sur des périodes de 10, 15 ou 20 ans, alors que tout gouvernement cherche à se faire réélire dans quatre ans », souligne Mme Bertrand.

Son association s’inquiète également du fait que le projet du Dr Barrette puisse entraver l’autonomie des directions de santé publique. « Le projet de loi 10 rappelle et réaffirme le pouvoir de nomination du ministre, indique-t-elle, puisqu’il est prévu que celui-ci nomme les membres du conseil d’administration des CISSS qui, à leur tour, recommanderont les directeurs de santé publique qui sont ensuite nommés par le ministre. »

Or, rappelle-t-elle, il arrive que ces directions soient en désaccord avec le gouvernement lui-même. C’est notamment le cas à propos des loteries et des casinos, dénoncés depuis des décennies par la Direction de la santé publique, mais qui sont une belle source de financement pour le gouvernement. « Dans la mesure du possible, il importe de protéger la liberté de la santé publique, qui opère selon une logique professionnelle fondée sur l’expertise », observe Mme Bertrand.

« C’est sûr que la prévention et la promotion de la santé, c’est du travail de longue haleine, poursuit-elle. Cela ne génère des économies qu’à long terme ; on investit maintenant, mais ce n’est que dans 10, 15 ans ou 20 ans qu’on voit les résultats. Par contre, bien sûr, si on ne le fait pas maintenant, on ne verra pas les conséquences avant des années. » La présidente de l’Association pour la santé publique cite entre autres le cas des jeunes, chez qui il y a « un gros travail de prévention à faire » si on veut s’éviter d’énormes coûts de santé dans 15 ou 20 ans.

« Dans le fond, conclut-elle, la santé publique vise à faire en sorte qu’on se garde tous en santé, afin justement d’éviter le plus possible d’avoir besoin de recourir au système de soins de santé ! »