La grande séduction, selon Fermont

Fermont et son célèbre mur habitable mesurant 1,3 km de long sur 50 m de haut.
Photo: Guillaume Rosier Fermont et son célèbre mur habitable mesurant 1,3 km de long sur 50 m de haut.

Il n’y avait pas de 20$ cachés sous des roches comme dans le film La grande séduction, mais presque. Lorsque la docteure Geneviève Levy a posé les pieds pour la première fois à Fermont, en fin de semaine, elle a été accueillie en grande pompe. La petite municipalité, située en plein coeur du territoire du Plan Nord du gouvernement Couillard, cherche ardemment à recruter quatre médecins pour soigner ses 3000 habitants et tous ces travailleurs de passage appelés à travailler dans les mines de fer.

Mais le problème, c’est qu’elle n’est pas la seule à courtiser les nouveaux diplômés de médecine. Les autres communautés du nord du Québec les courtisent aussi et la compétition est féroce. Fermont a au moins un atout de plus que les autres. Elle a son mur-écran d’un kilomètre de long qui bloque les vents du nord pour rendre son climat plus tolérable en hiver.

Lors de sa visite, la Dre Levy a pu avoir un bon aperçu de la vie nordique au 52e parallèle, à 15 heures de route de Montréal. La responsable du recrutement au Centre de santé de l’Hématite, Julie Morin, lui avait organisé un programme de luxe pour la convaincre de venir s’y installer : une visite à la mine de fer d’Arcelor-Mittal, une tournée à Labrador City, un tour de ville et une escapade en quatre roues pour découvrir la taïga. De quoi dépayser une fille qui a grandi sur la Rive-Sud de Montréal !

« C’est vrai qu’on a droit à la grande séduction, mais il faut aussi nous montrer la réalité. On a beau me vendre la ville, mais si je suis désillusionnée après un an, ça ne vaut pas la peine », explique Geneviève qui a aussi visité les centres de santé à Kuujjuaq, dans les communautés cries de la baie James et en Gaspésie. Partout où elle est allée, la Dre Levy avoue qu’elle a eu droit à un traitement royal qui la rendait quasi mal à l’aise. Elle a été invitée dans les meilleurs restaurants et a dormi dans les plus beaux gîtes. « Je ne pensais pas que la région serait ma priorité, mais j’ai réalisé que ça pourrait être intéressant de vivre dans un autre monde », confie-t-elle.

Si elle cherchait un autre monde, Fermont lui a sans doute plu. En pleine période de chasse, des têtes d’orignaux décoraient les devants des maisons alors qu’un concours des plus beaux panaches était organisé pour célébrer les 40 ans de la ville. « C’est ce qui rend notre région unique », lance Mme Morin qui fait remarquer la richesse de la faune et de la flore boréale. « Ici, les médecins vivent à deux minutes du centre de santé, ils peuvent dîner à la maison ou aller faire un tour de motoneige après leur travail. Mais en même temps, on est loin de nos familles, l’épicerie coûte cher et il vient un temps où on a tous les blues de la ville. Alors les jeunes médecins qui aiment les 5 à 7 branchés, les sorties au cinéma ou le magasinage, ce n’est pas pour eux le Nord. »

Jusqu’à tout récemment, Fermont n’avait jamais vraiment eu de problème à recruter du personnel médical. Plusieurs médecins de famille, arrivés dans les années 70, y ont même passé leur carrière. Mais depuis leur départ à la retraite, la tâche est ardue. Cet été, le centre de santé a envoyé 9000 lettres à tous les médecins du Québec pour les inciter à venir pratiquer dans le Nord, mais sans succès. « Avec l’envoi de lettres, on réussissait à avoir assez de candidats pour faire un choix. Cette fois-ci, on ne sait pas pourquoi ça n’a pas fonctionné, peut-être que la nouvelle génération a trop de choix », note la Dre Line Saint-Gelais qui pratique dans le Nord depuis 19 ans.

Le directeur général intérimaire du centre de santé, Jean-Guy Trottier, ne s’inquiète pas outre mesure pour l’instant. Les avantages financiers de travailler dans le Nord sont souvent de bons incitatifs. Les médecins de famille gagnent évidemment leur salaire de base d’au moins 200 000 $, en plus de bénéficier de primes d’éloignement et de billets d’avion payés. Un autre avantage : une maison leur est offerte pour la somme symbolique d’environ 250 $ par mois. Pour un jeune médecin fraîchement diplômé, disons qu’un détour dans le Nord est un bon moyen de se débarrasser de ses dettes d’études.

« C’est sûr que l’attrait financier joue dans ma décision, mais je ne veux pas seulement faire une passe d’argent et m’en aller », confie la Dre Levy. « Les questions que je me pose, c’est est-ce que ce milieu correspond à la pratique médicale que je veux faire, est-ce que mon conjoint peut suivre ? Il ne peut pas venir ici et être un homme à la maison », lâche-t-elle.

Plan Nord

Depuis le boom minier en 2011, le travail est, en tout cas, loin de manquer dans la région. Bien qu’il y ait eu un ralentissement ces dernières semaines, le prix du fer est descendu à 86 $ la tonne alors qu’il est monté à 150 $ à son pic, les deux grandes compagnies Arcelor-Mittal et Cliffs Natural Resources ont créé des centaines d’emplois bien rémunérés. Le salaire moyen dans les mines se situe entre 80 000 $ et 90 000 $ par année. Et cette manne minière a aussi attiré plusieurs compagnies de sous-traitance et a favorisé des emplois basés sur le système de « fly-in fly-out ».

Avec la relance du Plan Nord, annoncée mardi par Philippe Couillard, M. Trottier se réjouit de voir que les régions nordiques redeviennent une priorité du gouvernement, mais il rappelle que leur développement ne peut se faire sans assurer les services de base aux populations locales. Lors du premier Plan Nord de Jean Charest, les communautés sont loin d’avoir vu la couleur de tout l’argent promis. Les budgets du centre de santé n’ont d’ailleurs pas été revus et les coûts ont explosé. Encore aujourd’hui, il fait face à un important problème de transport des malades.

« Avec le Plan Nord, le prix d’un vol d’un avion nolisé est passé de 4000 $ à 8000 $. Et on n’a pas le choix d’utiliser ce moyen quand les cas ne sont pas assez urgents pour utiliser l’avion-ambulance du gouvernement, mais sont quand même critiques », indique M. Trottier. Comme les gens font des métiers plus dangereux, il y a inévitablement plus de risques d’accidents et de blessures. En plus, les travailleurs qui profitent du système « fly-in fly-out » sont aussi plus âgés et en moins bonne santé. Il doit donc y avoir au moins deux médecins en service en tout temps en raison de l’éloignement. « C’est notre seuil critique et c’est pour ça que le recrutement de médecins est primordial », signale M. Trottier qui continuera de dérouler le tapis rouge, sur la mousse et le lichen s’il le faut, pour séduire les jeunes médecins.

4 commentaires
  • François Hélie - Abonné 2 octobre 2014 06 h 46

    Malaise

    Une façon de ne pas se sentir mal à l'aise ça pourrait être de payer les séjours de sa poche.

    • Paul Michaud - Abonné 2 octobre 2014 18 h 32

      Ouf!
      Pas fort comme commentaire.
      Les régions ont déjà de la difficulté à recruter, alors quand vous êtes dans le Grand-Nord, imaginez un peu!
      Ce que la dame exprime, c'est les résidants font tout ce qu'ils peuvent pour attirer des professionnelles, ni plus, ni moins.
      Ce que vous dites c'est, payez votre billet, payez votre séjour et si on a le temps on pourra peut-être vous rencontrer. Pas fort comme technique de vente.

  • Gaëtan Faubert - Inscrit 2 octobre 2014 06 h 53

    «FLY-IN FLY-OUT»

    Les liens de cohérence se tissent dans ce nouveau gouvernement qui a de l'avenir... Je pense à cette "province comme les autres", nous dit Phil, alors qu'en Ontario, il y a 107 députés pour 9,257,333 électeurs; cela donne qu'un député représente 86,517 électeurs alors qu'au Québec, on va réduire l'AssNat -- toutes proportions réformées à l'image de l'Ontario -- à 70 députés. Fasut donner le bon exemple quand on coupe pour tout équilibrer vers le déficit ZÉRO, la cohérence veut suivre le mouvement Eh oui! c'est 6,012,440 inscrits pour 125 députés. Mais où se trouve l'égalité avec l'Ontario, donc?
    Peut-être qu'on se fera une nouvelle dignité devant notre population, que dis-je! Et comme à Fier-Mont on déroule le tapis rouge, nous avons trois médecins en trop à l'AssNat comme par hasard.

  • François Hélie - Abonné 2 octobre 2014 07 h 01

    Malaise

    Une façon de ne pas se sentir « quasi mal à l'aise » ça pourrait être de payer les séjours de sa poche.