Parlez-vous «sourdien»?

Tiphaine Girault, bédéiste, l’un des personnages d’un webdocumentaire de l’ONF consacré à des artistes qui ont en commun la surdité et qui communiquent par la langue des signes québécoise.
Photo: Source ONF Tiphaine Girault, bédéiste, l’un des personnages d’un webdocumentaire de l’ONF consacré à des artistes qui ont en commun la surdité et qui communiquent par la langue des signes québécoise.

Le documentaire de l’ONF Les mots qui dansent lève le voile sur l’univers de sourds qui prônent et prêchent le droit de protéger une culture menacée, celle du silence où le geste est roi. Il sera disponible à partir du vendredi 26 septembre sur onf.ca.

Comme une minorité, ils refusent l’assimilation, se battent pour sauver un univers qui leur est propre, où les mains ont raison du silence et témoignent de leur identité unique. Eux, ce sont les sourds campés dans le documentaire Les mots qui dansent, une incursion fascinante dans la bulle de ceux qui évoluent hors du monde de l’oralité.

« Je suis fier de ma culture, fier d’être un “sourdien” », laisse tomber Jonathan, un jeune de 20 ans, qui, après avoir bataillé des années dans le monde des « entendants », a trouvé dans le langage des signes une véritable libération.

Comme les autres artistes interrogés dans ce documentaire réalisé par Yves Étienne Massicotte, Jonathan fait partie de cette frange de sourds, usagers du langage des signes, qui jugent que leur surdité n’est un handicap ni un « problème ». Ballottés entre l’oralité et le monde des signes, ces jeunes adeptes de la langue des signes québécoise (LSQ) voient dans leur gestuelle bien plus qu’un simple mode de communication.

À l’heure où l’essor des implants cochléaires amène la majorité des enfants sourds à intégrer la masse des entendants et à délaisser la communication gestuelle, ils craignent non seulement la disparition d’une culture « sourde », mais aussi celle d’une communauté riche et tricotée serrée.

Lancé en pleine Semaine mondiale des sourds, le documentaire pose un regard franc et intimiste sur le petit monde de la surdité, soulevant au passage des questions fort pertinentes sur les ressacs de l’intégration forcée. « Quand j’ai eu 6 ou 7 ans, on m’a mis un appareil relié à un récepteur radio qui était censé reproduire les sons, capter les sons environnants. Je détestais cet appareil. Choqué, j’ai coupé les deux fils. Ces paroles-là, ces voix-là, je n’y comprenais rien », confie Jonathan, qui dit s’être « émancipé » comme artiste, en apprenant à « signer ».

Ce parcours du combattant pour adhérer au monde des sons, Chantal, aujourd’hui vidéaste, Sylvain, metteur en scène, et Tiphaine, bédéiste, l’ont aussi durement traversé. « À l’école, je devais suivre sur les lèvres, c’était difficile, très difficile. Je dessinais en cachette. J’en ai eu assez de suivre. Je me suis dit : “Je veux signer”», raconte cette trentenaire.

Quand la caméra plonge dans ces conversations fébriles partagées dans le silence brisé par le seul craquement des planchers et les claquements de main, on voit le soulagement que procure à ces jeunes « gestimoteurs » cette danse des signes. Là où l’oralité leur offrait une solution approximative, les signes leur permettent de s’exprimer haut et fort. « Du point de vue identitaire, les sourds, c’est comme une autre minorité. Quand t’as une langue, ton identité est réglée, tu es dans un clan. C’est la même chose pour une personne sourde, soutient Sylvain. On a envie de se greffer. »

Perdre son unicité ?

Chantal Deguire, réalisatrice sourde, va même jusqu’à confier sa joie d’avoir appris, peu après la naissance, que son jeune garçon était sourd lui aussi. « J’étais tellement excitée que nous puissions vivre dans le même univers. On essaie d’enlever leur identité aux personnes sourdes en leur donnant un implant. On les force à devenir des malentendants, des personnes seules, isolées. Pour moi, c’est pire que d’être sourd ! », tonne la jeune mère.

La médicalisation de la surdité engendrée par l’accès aux implants a orienté le choix des enfants sourds, croit Sylvain, qui prône plutôt le « bilinguisme ». « Dans mon temps, c’était les appareils. Aujourd’hui, c’est les implants. Je ne suis pas contre, c’est comme la mode. Il faut que les enfants aient accès dès le départ à la langue des signes. Après, il sera trop tard. Ce sera à eux de choisir plus tard l’univers qui leur convient. »

Mais ont-ils vraiment le choix ? Vérifications faites, la majorité des enfants qui reçoivent un implant sont dirigés vers le système scolaire général et n’ont plus accès à l’école de signes. « L’intégration semble une voie meilleure, mais pour certains, ça reste difficile. La technologie pousse à délaisser la LSQ et cela menace la culture sourde. En même temps, l’ère de l’image facilite plus que jamais la vie aux personnes sourdes. Elles peuvent communiquer par Facetime, par Skype, par textos. Ça leur donne une liberté inespérée », explique le réalisateur, qui a découvert chez ces jeunes une communauté grouillante de vie.

Chose certaine, ces « mains qui dansent » ont le mérite d’entrebâiller la porte d’un univers méconnu et fascinant, où le silence et le geste n’ont rien à envier à la cacophonie des sons.

1 commentaire
  • Djosef Bouteu - Inscrit 23 septembre 2014 21 h 13

    Le sourdien?

    Le sourdien? Pourquoi pas l'«oralien»?
    Il y a des douzaines de langues signées, dont la LSQ au Québec, l'ASL dans la sphère anglo-américaine (Canada et ÉUA), la langue des signes maya, la LSF, etc.

    Ce ne sera pas une surprise pour un sociolinguiste de savoir que les langues signées sont en étroite relation avec une communauté de langue parlée. C'est pour ça que Canada anglais partage sa langue signée avec son voisin anglophone (ASL) alors que les Sourds québécois signent avec la LSQ.

    Il existe aussi une langue des signes catalane distincte de la langue des signes espagnole.

    On peut apprendre la base de la LSQ sur ce site :
    http://www.courslsq.net/ewac/main/login.php
    C'est très bien fait.