L’obésité, gommée de la littérature

Lionel Shriver aborde le sujet de l’obésité, car son frère, obèse morbide, en est mort peu avant la rédaction du roman.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Lionel Shriver aborde le sujet de l’obésité, car son frère, obèse morbide, en est mort peu avant la rédaction du roman.

Aussi invisibles dans la littérature que visibles dans la vie. L’obésité, tabou créatif ? Avec son dernier roman, Big Brother, l’auteure à succès Lionel Schriver le transgresse sans complexes, mettant en scène un personnage principal de 400 livres.

 

Peu nombreux sont ceux qui ont mis au monde de tels personnages, constate Marie-Ève Mathieu, candidate au doctorat en littérature à l’UQAM. Pourtant, 24 % des Canadiens et 35 % des Américains sont obèses. « Il y a très peu de figures principales d’obèse dans la littérature québécoise, européenne ou américaine », constate-t-elle. Elle est l’une des rares littéraires à avoir combiné littérature et fat studies, un courant de recherche qui prend de l’ampleur depuis quelques années aux États-Unis. Peut-être un symptôme de notre « adipophobie », glisse-t-elle en guise d’hypothèse. « Autrefois, nous étions contraints sur le plan sexuel. Mais, maintenant, la marque de la vertu, c’est de tenir sa diète et de s’entraîner », relate-t-elle.

 

De passage au Québec pour la promotion de la sortie en français de Big Brother, Lionel Shriver confie qu’elle souhaitait aborder un sujet à l’intersection du privé et du public. Intime, car son propre frère, obèse morbide, en est mort peu avant la rédaction du roman. Public, car l’obésité est devenue éminemment politique.

 

« Je voulais exprimer notre névrose collective », explique Mme Shriver. Dans son roman, Edison, au fond du baril dans sa vie personnelle, échoue chez sa soeur, Pandora. Cette dernière décide de déménager avec son frère, au grand désespoir de son mari, pour l’aider à maigrir. Le rapport à la nourriture de tous les personnages est tordu, exempt de plaisir. « Je veux amener les lecteurs à réfléchir à leur propre rapport à la nourriture. Peut-être qu’on passe beaucoup trop de temps à se torturer sur ce qu’on a mangé et notre poids. »

 

C’est peut-être parce qu’il est difficile d’aborder ce sujet hyperpolitisé que l’obésité est peu présente dans la littérature, dit Mme Shriver. « On le voit avec toutes les métaphores pour éviter de dire “ gros ”. Mais je ne crois pas aux solutions terminologiques aux problèmes sociaux ! »

 

L’obésité comme métaphore

 

L’exercice de nommer quelques personnages principaux obèses est ardu. Marie-Ève Mathieu évoque bien sûr la « grosse femme d’à côté », de Michel Tremblay. « Amélie Nothomb a aussi mis en scène un personnage de gros homme, et on peut penser à quelques ouvrages de plus, mais l’obèse, homme ou femme, n’est pas une figure fréquente. »

 

Le surpoids est le plus souvent utilisé comme métaphore. « Dans la littérature, l’obésité va être utilisée comme une fonction. L’auteur le marque en lui donnant une signification particulière. Dans l’oeuvre de Tremblay, par exemple, la grosse femme est un personnage positif, plein d’amour, un peu comme Pantagruel et Gargantua étaient des personnages forts, des puits de science et non pas des figures négatives. »

 

L’enseignante de littérature au collégial croit que les obèses seront de plus en plus présents dans les romans, à l’instar de leur entrée au cinéma ou à la télévision. « Ça va apparaître de plus en plus, car c’est une préoccupation récente. On le voit déjà dans la parution de témoignages et de récits autour des troubles alimentaires. »