Des médecins en santé publique dénoncent une «vendetta»

Des médecins en santé communautaire croient que Québec exerce une vendetta envers la santé publique, désorganisant volontairement un réseau coupable de s’exprimer un peu trop librement.

 

Selon le Richard Lessard, qui a assumé 20 ans les fonctions de directeur de la santé publique de Montréal, on assiste à un ressac contre les médecins en santé publique, en représailles à des prises de position publiques passées qui ont pu irriter différents ministères. « Je pense que ce qui est à l’origine de ce qui se passe, c’est une mauvaise compréhension du rôle de la santé publique et une irritation causée par les débats que nous avons soulevés, dit-il. On irrite le ministère de l’Éducation quand on dit que des écoles sont pleines de moisissures, on irrite le ministère des Transports qui veut construire des autoroutes, ça finit par irriter tous les ministères. »

 

Action volontaire

 

Depuis la démission en bloc, en juin, de six directeurs régionaux de la santé publique, le réseau se fragilise. Certains se demandent si ce n’est pas à dessein. « On voudrait désorganiser la santé publique pour faire des changements pendant que le réseau est déstabilisé qu’on ne procéderait pas autrement », dénonce une personne inquiète travaillant dans une direction régionale de santé publique. On craint même que Québec profite de cette désorganisation pour modifier la Loi sur la santé publique. « C’est ce qui se dit derrière les portes closes, de la part d’autorités supérieures du gouvernement, peut-être pour nous faire peur »,dit cette personne. Plusieurs sources ont confié au Devoir craindre que la loi ne soit ouverte pour retirer des pouvoirs aux directeurs de santé publique et en faire, en quelque sorte, des postes purement administratifs.

 

C’est la santé publique qui lève un drapeau rouge quand la population est en danger, qui propose des stratégies de prévention et agit en cas d’épidémie, entre autres. Pour l’ex-ministre de la Santé du Parti québécois Jean Rochon, un gouvernement doit la voir comme un outil et non pas comme un obstacle. « Si on dit que ce sont des gestionnaires avant tout, c’est une grave erreur. Tout le monde se prive de connaissances qui ont de grandes conséquences pour la santé de la population », dit celui qui est aussi médecin spécialiste en santé communautaire.

 

Dans quatre régions, la direction de la santé publique est assumée depuis Québec par le directeur national de la santé publique, le Dr Horacio Arruda, depuis l’épisode des démissions en bloc. Une situation que déplore le Dr Lessard. « De mon point de vue, il ne peut pas gérer quatre régions »,dit-il.

 

Un médecin spécialiste en santé communautaire requérant l’anonymat souligne que quatre régions se retrouvent privées d’un porte-parole indépendant. « Comme sous-ministre, il ne peut pas parler », dit ce médecin. Il s’interroge aussi sur la capacité de ces régions à s’organiser en cas d’éclosion. « Les régions sont comme sous tutelle. Pour l’Ebola par exemple, on doit mettre les protocoles à jour, ce n’est pas rassurant d’avoir des directions de santé publique gérées depuis Québec ! »

 

La compétence des deux directeurs intérimaires nommés en Montérégie et dans Lanaudière est aussi mise en doute, ces derniers n’étant pas des spécialistes en santé communautaire.

 

La loi prévoit qu’un directeur de la santé publique doit être formé dans cette discipline. Nommé en Montérégie, le Dr Jean Rodrigue, un omnipraticien, possède une maîtrise en santé communautaire de l’Université de Montréal, mais pas le titre de spécialiste, qui requiert une résidence médicale de cinq ans. Son mémoire portait sur une « modélisation » d’un épisode de soin. « On ne nommerait pas un omnipraticien chef de département de neurologie », s’irrite le Dr Lessard.

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