Mieux vaut être médecin que cadre

Le ministre Gaétan Barrette insiste: les médecins doivent se concentrer sur leur tâche première.
Photo: Clément Allard La Presse canadienne Le ministre Gaétan Barrette insiste: les médecins doivent se concentrer sur leur tâche première.

La démission en bloc de six directeurs de la santé publique (DSP) n’est qu’un des symptômes du mécontentement plus large qui gronde dans le réseau de la santé. Ironiquement, les généreuses hausses de rémunération négociées par Gaétan Barrette lui-même avant son passage au gouvernement ont rendu de moins en moins compétitifs les salaires versés aux cadres médecins employés par le réseau. 

 

Une directive décrétée en juin par Québec à l’effet que plus aucun cadre supérieur ne devait toucher d’avantages supplémentaires aux conditions de rémunération prévues à la loi, pourrait miner la capacité des établissements à recruter des directeurs de services professionnels, des médecins en santé publique et des chefs d’unités de soin.

 

Accusé par les partis d’opposition jeudi de tenir un double discours, parce qu’il empêche les directeurs de santé publique de poser des actes médicaux alors qu’Yves Bolduc a fait de même (voir encadré), le ministre Barrette a répété ad nauseum que ces médecins doivent se consacrer «exclusivement» à leurs tâches premières.

 

Le MSSS ignore combien de cadres, médecins ou pas, auraient bénéficié d’avantages, octroyés pour attirer et maintenir la main-d’oeuvre. 

 

Malaise chez les cadres

 

«Il y a un profond malaise parmi les cadres et ce n’est pas par la démission de tout le monde que ça pourra se régler», dit Carole Trempe, directrice générale de l’Association des cadres supérieurs de la santé et des services sociaux (ACSSSS). 

 

Selon Mme Trempe, le décret qui régit les conditions de travail des cadres supérieurs, qui date des années 70, «ne colle nullement à la réalité actuelle».

 

Plusieurs hauts cadres du réseau ont expliqué au Devoir que la nouvelle directive rendra très difficile à l’avenir le recrutement de médecins à des postes de cadre. 

 

L’Agence de la santé et des service sociaux de l’Outaouais admet avoir consenti à ce que le Dr Jean-Pierre Courteau — payé par la RAMQ autour de 260 000$ comme médecin-conseil en santé publique — conserve son salaire après que ce dernier ait été nommé directeur par interim de la santé publique en mai. Après la directive décrétée au mois juin, ce dernier, qui aurait essuyé une perte de salaire de 60 000$, a remis sa démission.

 

«Pour plus de responsabilité, il subissait une baisse», dit le p.-d.g. de l’agence, Jean Hébert.

 

Selon l’Association Des Directeurs Généraux des Services de Santé et des Services Sociaux du Québec (ADGSSSQ), les médecins seront de plus en plus difficiles à recruter aux postes de cadres. «Plusieurs DSP sont engagés à temps partiels, justement pour leur permettre de continuer à travailler, c’est comme si c’était devenu tabou de continuer la médecine pour les cadres. Les candidats ne courent déjà par les rues», déplore son directeur, André Côté.

 

La directive, qui s’appliquera à tous les cadres de niveau 16 et plus, pourrait aussi avoir comme effet pervers de rendre le salaire de cadre intermédiaire moins élevé que celui de syndiqués travaillant sous leur responsabilité, a-t-il souligné.

 

Le DSP démissionnaire dans Lanaudière, le Dr Jean-Pierre Trépanier, prédit que le recrutement de six nouveaux DSP sera ardu, voir, impossible. «Nous avons espoir que ça se règle, mais il ne faut pas voir notre geste comme un moyen de pression», dit-il.

 

Opposition critique, ministre confiant

 

Le ministre Barrette est confiant de combler les postes, dit son attachée de presse Joanne Beauvais. Elle ajoute qu’il est conscient de l’écart salarial pour les médecins cadres.

 

À la Coalition avenir Québec, on estime que la situation prouve qu’il faut abolir les structures des agences régionales et des directions régionales de la santé publique — une position de longue date du parti. «C’est le questionnement qu’on doit avoir», dit le critique en santé, Éric Caire.

 

Le Parti québécois se demande comment le gouvernement peut «demander un effort de rigueur à des médecins, incluant les directeurs de santé publique, sans qu’on demande à Yves Bolduc de rembourser la prime de 215 000 $ qu’il a reçu», selon la critique en santé, Diane Lamarre.

 

Moins de 200 médecins sont spécialisés en santé communautaire au Québec. Ils sont les seuls habilités à occuper un poste de DSP. De tous les médecins spécialistes, ils touchent la rémunération moyenne la moins élevée.

 

Les directeurs démissionnaires sont Alain Poirier (Montérégie), Jean-Pierre Courteau (Outaouais), Ariane Courville (Gaspésie), Jean-Pierre Trépanier (Lanaudière), Françoise Bouchard (Nunavik) et Sylvain Leduc (Bas-Saint-Laurent). Le Dr Alain Poirier a déjà été directeur national de la Santé publique.

 

Leur départ sera officialisé le 21 août.

 

Avec Guillaume Bourgault-Côté

Philippe Couillard rapelle ses ministres à l’ordre

Le premier ministre Philippe Couillard a rappelé à l’ordre, jeudi, ses ministres Gaétan Barrette et Yves Bolduc. Il a aussi lancé un appel au calme dans toute l’affaire de la prime versée au ministre Bolduc. Le premier ministre s’est dit préoccupé par la tournure du débat sur la prime de 215 000 $ touchée par le docteur Bolduc, du temps où il pratiquait la médecine quand il était député de l’opposition. «Je pense que là, il faut baisser le ton un peu dans ce débat. Je pense que ça s’égare de tous les côtés», a dit M. Couillard. Il a demandé à tous de revenir à la politesse et à la civilité dans cette controverse. Le premier ministre Couillard a par ailleurs indiqué que M. Bolduc aurait dû être plus prudent avant de prendre de nouveaux patients, alors que tous les signes laissaient croire à des élections imminentes, et il a reconnu au passage que l’affaire avait soulevé des questions légitimes. «On a une situation spécifique pour le docteur Bolduc, qui va se régler par un remboursement de sa part. Il y a des questions qui se posent à un niveau plus large sur le mode de rémunération des médecins, entre autres, et d’autres sujets connexes et ça ce sont les véritables enjeux que l’on aura à débattre», a dit le premier ministre.
26 commentaires
  • simon villeneuve - Inscrit 11 juillet 2014 00 h 31

    Surprise ?

    "«Pour plus de responsabilité, il subissait une baisse», dit le p.-d.g. de l’agence, Jean Hébert."

    Bienvenue dans le monde "reel" des gens ordinaires, Messieurs et Mesdames Cadres de la fonction publique, les privilegies de notre societe.

    Depuis des annees vous demandez aux fonctionnaires de premieres lignes ( travailleurs qui donnent le service direct aux citoyens) d'en faire plus avec moins de salaire, par vos decisions...

    C'est sur quand le marteau revient c'est moins interressant !

    Mais puisque le discours est que le Quebec est dans la misere, n'est-ce pas normal que TOUT LE MONDE doit "mettre la main a la pate" , incluant vous ?

    Oui, les cadres sont dus pour montrer l'exemple et appliquer le discours de responsabilisation tenu depuis des annees envers les fonctionnaires .

    • Louis Palardy - Inscrit 11 juillet 2014 09 h 00

      Excellent Commentaire!
      "Bang ON!"
      2 Thumbs up.
      Ca c'est la réalité en plein face!

    • Jean-Yves Marcil - Inscrit 11 juillet 2014 11 h 36

      Fort bien exprimé ! Et ça s'applique aussi à tout autre groupe de privilégiés de notre société comme bien d'autres choyés du domaine de la santé, médecins spécialistes, dentistes ...

  • Gilles St-Pierre - Abonné 11 juillet 2014 02 h 10

    Et si c'était plutôt...

    Qu'il vaut mieux être médecin que député; peut-être aurions-nous moins de problèmes semblables au Québec.

    Rarement le Québec n'aura été si "malade" depuis que les médecins ont décidé de faire de la politique; c'est comme le principe de Peter, ils en arrivent ainsi à leur niveau d'incompétence. Il y a assez qu'ils soient les rois et maîtres dans le domaine de la santé sans les avoir en plus sur le scène politique pour laquelle ils n'ont d'ailleurs aucune formation connexe.

    Alors que les médecins retournent donc à leur médecine et tout le monde sera content; il ne semble pas manquer de boulot dans ce domaine et le cabinet du Dr Bolduc nous en fait bien la démonstration; pour lui, son comté, c'estr juste un "side line".

    • Jeannelle La Casse - Inscrit 11 juillet 2014 12 h 31

      Il faut écouter le 24/60 du 10 juillet et le médecin de famille et éthicien , Marc Zafran . Je crois bien que l'Aura des médecins est trop grand ...et qu'il ne devrait pas devenir des politiciens ... Il semble y avoir trop de pouvoirs et conflits d'intérêt ...

      Pauvres Québécois qui ont voté pour ces trois médecins ... Et tous les autres Québécois .............qui ont oublié de voter ....

  • Robert Beauchamp - Abonné 11 juillet 2014 03 h 10

    La caste

    «Les médecins doivent se concentrer sur leur tâche première» dit-il.
    Il n'en tient qu'à lui-même de prêcher par l'exemple. Ce trio McDoc est aux prises avec un grave problème de congruence. Ce trio offre les allures d'une caste.

  • François Ricard - Inscrit 11 juillet 2014 05 h 04

    La mafia santé

    Par habitant, la santé privée chez nos voisins américains coûte 8 233$ par habitant contre 4 445$ au Canada (qui fait de plus en plus appel au privé),
    3 974$ en France, 2 964$ en Italie et 3 268$ en moyenne pour l’ensemble des pays de l’OCDE.
    Pourquoi ça coûte beaucoup moins cher en Europe, même s’ils ont pas mal plus de médecins, qu’en Amérique?
    Parce qu’en Europe, les médecins sont payés beaucoup moins chers, reçoivent des salaires raisonnables (en Amérique du Nord, le monopole syndical des médecins dicte sa loi et exige une rémunération débile) et les pays regroupés là-bas paient des prix nettement moins élevés qu’ici pour les médicaments tant d’origines que génériques.

  • Guy Desjardins - Inscrit 11 juillet 2014 07 h 20

    Pourquoi pas?

    Engager comme directeur des personnes qualifiées pour ce travail sans être médecin? Le manque de médecins est évident dans cette Belle Province et il serait temps d'y voir. À mon avis un médecin a étudier pour soigner les malades et opérer et non pour gestionner d'autres médecins. Chacun sa profession. Depuis quelques semaines force est d'admettre qu'il y a des médecins qui serait plus serviable dans leur profession de médecin plutôt que gestionnaire. Je ne vois pas un mécanicien dans une salle d'opération ou autres professions que les professionnels de la médecine. "Une profession est toujours belle et agréable quand elle aide à grandir celui qui l'accomplit.

    • Christian Fleitz - Inscrit 11 juillet 2014 10 h 19

      Administrer est une fonction qui transcende le coeur de métier et l'on peut assumer efficacement la gestion de la santé ou tout autre activité sans en être un professionnel. Il est clair qu'être médecin n'est pas un argument déterminant pour gérer du personnel, du matériel, des finances ou des infrastructures, il est préférable pour cela d'avoir des compétences de gestionnaire, voire de politique.
      Le doctorat en médecine n'apporte pas une omniscience y compris en politique.

    • Guy Desjardins - Inscrit 11 juillet 2014 12 h 38

      Tout à fait raison M. Fleitz. "CELUI qui connaît peu de chose n'en connaît pas assez, et celui qui connaît beaucoup de choses en connaît trop." Autrement dit, il ne faut jamais se prendre pour un autre.