Inquiétudes devant la fin possible de la gratuité

Christelle, Alain et leur fille, née grâce au programme de procréation assistée
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Christelle, Alain et leur fille, née grâce au programme de procréation assistée

Le climat d’incertitude qui plane sur le programme public de procréation assistée suscite l’inquiétude, assez pour que certains devancent leurs projets familiaux.

 

C’est notamment le cas de Christelle et Alain. Parents d’un premier enfant né grâce au programme, ils pensaient agrandir la famille après que Christelle aura déposé sa thèse de doctorat, début 2015. « Je ne suis pas certaine que je vais finir mon doctorat dans les délais si je suis enceinte. Mais on a pris rendez-vous pour juillet », confie-elle. Tiraillé, le couple ne peut se résoudre à voir ses projets familiaux s’effondrer pour des raisons financières, si la gratuité devait être abolie.

 

Impossible d’affirmer qu’il y a une ruée dans les cliniques de procréation assistée. Sur les cinq cliniques qui ont accepté de parler au Devoir, une seule a noté une hausse de son achalandage dans les dernières semaines. Depuis le dépôt du rapport du commissaire à la santé et au bien-être et les remises en question formulées par le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, la clinique OVO dit noter une hausse de 20 % des demandes de consultation.

 

Pour Christelle, qui a souffert de quatre grossesses ectopiques et de deux fausses couches, concevoir naturellement n’est pas envisageable. Le couple a soupesé toutes les options, y compris l’adoption internationale et locale, et a même amorcé les démarches, longues et complexes, en ce sens. Puis sont venus l’accès au programme public, un premier enfant, bien du bonheur. Des embryons ayant été congelés à la première fécondation in vitro (FIV), les traitements nécessaires pour agrandir la famille seront moins lourds.

 

« Je veux que mon enfant sache ce que c’est d’avoir des frères et soeurs. Au moins un », soupire Alain, qui rêvait d’une famille nombreuse. Il a l’impression que les couples comme le sien pourraient payer pour quelques cas d’abus. « Le programme a eu mauvaise presse, juge-t-il, mais on ne parle jamais des 98 % qui ont une belle histoire ! On pourrait avoir un débat intelligent sur le sujet, bien baliser, encadrer… »

 

Pas de ruée…

 

Le cas de Christelle et Alain, qui ont décidé de devancer leurs projets en raison de l’incertitude, serait davantage l’exception que la règle, bien que l’inquiétude, elle, soit omniprésente.

 

Les cliniques de procréation assistée du CHUM, du CUSM et de l’hôpital Sainte-Justine n’ont pas noté une hausse marquée de leur achalandage. « Il n’y a pas de tsunami, comme nous avons eu au début du programme », note le Dr Hananel Holzer. Le directeur médical du centre de reproduction du CUSM note que les patients et les médecins n’arrivent pas à croire que le programme public pourrait être aboli. « Je suis d’accord qu’on doit apporter des ajustements, des balises supplémentaires. C’est une décision de société. »

 

De son côté, le Dr François Bissonnette, actionnaire et médecin chez OVO à Montréal, note une hausse de 20 % de l’achalandage de la clinique depuis environ six semaines. « Un patient qui est déjà dans le système veut passer avant que la porte ne se ferme, c’est compréhensible », dit-il. Aussi, à l’approche des vacances, la clinique dit avoir étendu ses heures d’ouverture. « On fait des changements pour accueillir plus de patients. Je veux pouvoir dire que j’ai tout fait pour les aider », explique le Dr Bissonnette.

 

« Il y a une inquiétude parmi les patients que je ne peux pas entièrement rassurer, remarque-t-il. Mais je ne peux pas croire que le gouvernement aurait intérêt à totalement sacrifier ce programme, qui est un fleuron du Québec ! » Lui aussi exprime son appui à l’érection de balises, mais il croit que les dérives observées depuis 2010 pourraient être corrigées.

 

… mais de l’inquiétude

 

Corinne et son conjoint essaient de concevoir depuis deux ans, sans succès et sans raison médicale apparente. En clinique de fertilité, on leur a proposé de commencer par l’insémination. « Je ne me sens pas prête. J’aimerais mieux que ça se fasse naturellement », confie Corinne. Elle n’était pas pressée de se lancer dans des traitements de fertilité, mais elle avoue qu’elle est ébranlée par l’incertitude qui plane sur le programme. « Je ne m’étais jamais posé la question de l’argent auparavant. Aurait-on les moyens ? Un essai, peut-être. En même temps, je ne suis pas ébranlée au point de me lancer dans les traitements plus tôt. On se donne jusqu’à l’automne… »

 

Le premier essai en insémination pour la conjointe de Dominique n’a pas donné de résultat. Elles envisagent deux autres essais d’ici à septembre. « Je me dis que, peu importe la décision du ministre, je ne veux pas que ça influence le processus. Quitte à payer », explique-t-elle. Mais l’incertitude la chicote, alors que l’infertilité des couples de femmes a été qualifiée de « sociale », en opposition à l’infertilité « médicale », par le ministre Gaétan Barrette.

 

Le sort du programme public de procréation assistée sera scellé à l’automne, a dit le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, après le dépôt du rapport du commissaire à la santé et au bien-être, Robert Salois. Le ministre a évoqué trois possibilités : la poursuite du financement public, sa levée partielle avec contribution des patients ou l’abolition pure et simple du financement étatique. Mais aucune de ces trois options ne fera l’économie d’un resserrement des règles, a-t-il averti.

40 commentaires
  • Lily Tremblay - Abonnée 25 juin 2014 04 h 31

    L'adoption?

    Vous avez pensé a cette alternative, c'est bébé sans parents. Qui vas les adopter si tout le monde ce met a faire de la procréation assitée? Les orpholinas sont remplie de ses enfants qui ne demande que des parents pour s'occuper d'eux. Ils seront vos enfants au meme titre que ces enfants créé en désacord avec les lois des la natures

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juin 2014 12 h 21

      Où se trouvent ces orphelinats, s'il vous plaît?

      «Le couple a soupesé toutes les options, y compris l’adoption internationale et locale, et a même amorcé les démarches, longues et complexes, en ce sens.»

    • Marie-Andrée Houde - Inscrite 25 juin 2014 16 h 04

      «Mythe numéro 4 : les gens devraient essayer l’adoption plutôt que de suivre des traitements de fertilité

      J’ai rencontré beaucoup de patientes ayant eu recours à la FIV qui auraient préféré l’adoption, mais qui ont abandonné en raison de l’ampleur des obstacles. L’adoption internationale est complexe. Elle est très coûteuse, les exigences sont très strictes et l’attente est si longue que beaucoup de personnes se découragent. Essayer d’adopter localement n’est pas plus facile, du moins au Québec. L’organisme qui réglemente l’adoption, la Direction de la protection de la jeunesse, a comme politique de favoriser les mères biologiques. Il est rare que des enfants soient « adoptables ». Habituellement, ils sont d’abord placés en famille d’accueil (banque mixte). Le taux d’adoption d’une famille d’accueil est d’environ un pour quatre. Perdre un enfant après un an n’est pas ce que les parents ont en tête lorsqu’ils veulent fonder une famille. »

  • Alexie Doucet - Inscrit 25 juin 2014 06 h 33

    La famille, un droit fondamental?

    Est-il réaliste de financer la procréation assistée dans une province où le système de santé croule sous la mauvaise gestion, où les couts ont explosé depuis les dernières décennies, où les patients (maintenant désignés sous le charmant titre de clients) n'ont pas tous un médecin attitré? L'accès à des soins de santé décents pour ceux qui sont déjà vivants et qui sont malades ne devrait-il pas primer sur le désir des couples stériles s'entêtant à vouloir mettre au monde des enfants portant leur adn?

  • Pierre Marcotte - Inscrit 25 juin 2014 07 h 19

    Est-ce vraiment un droit inaliénable ?

    Si la nature et la biologie refusent de donner des enfants à un couple, est-ce vraiment le rôle de la société de payer pour combler ce manque ? Pourquoi cet acharnement de vouloir tout contrôler et maîtriser, jusqu'au moindre ovule ?
    J'ai toujours voulu avoir les yeux bleus, mais je ne demande pas au reste de la société de me payer des verres colorés.

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juin 2014 12 h 24

      La société ou le gouvernement?

    • Marie-Andrée Houde - Inscrite 25 juin 2014 16 h 03

      Devant tant de méconnaissance je me permets de citer la Dre Annie Janvier, néonatalogiste et éthicienne clinicienne à l’Université de Montréal (CHU Sainte-Justine) :

      «Mythe : l’infertilité est un signe de la nature qu’une personne n’est pas faite pour concevoir; par conséquent, la PMA ne devrait pas être financée par des fonds publics

      [...] l’Organisation mondiale de la Santé allègue que l’infertilité est une maladie. La capacité de se reproduire est considérée comme un besoin humain fondamental, comme le besoin d’être aimé, de se loger, de se nourrir et de se vêtir. La société considère que la distribution gratuite de Viagra et de pompes péniennes aux hommes jusqu’à l’âge de 75 ans est acceptable, mais ne ferait rien pour une femme de 30 ans qui découvre qu’elle ne peut pas concevoir de façon naturelle ? L’infertilité est toujours causée par un problème médical. Si nous étions cohérents dans l’argument du « choix de la nature », j’imagine qu’il faudrait dire que le cancer est un signe de la nature que l’heure de mourir est venue, et nous cesserions de pratiquer des césariennes et de traiter les diabétiques. En médecine, la plupart de nos interventions consistent à contrer les faux pas de la nature.

      Voici une liste des interventions et traitements remboursés par le système de santé universel du Canada :

      - Avortements
      - Ligature des trompes
      - Vasectomies
      - Examens préliminaires en matière de fertilité (pas tous les examens)
      - Laparotomies (endométriose)
      - Reperméabilisation des trompes de Fallope
      - Diagnostics génétiques préimplantatoires (mais pas la FIV à la suite d’un DGP)
      - Traitements de l’impuissance chez les hommes âgés
      - Examens et traitements de la calvitie »

      Si les traitement pour la calvitie sont couverts, peut-être en est-il de même pour les verres colorés.

  • Laurence Dupont - Inscrite 25 juin 2014 07 h 34

    Luxueux

    Voilà un programme luxueux, selon l'expression de Philippe Couillard. Si son gouvernement coupe ailleurs avant de couper dans celui-ci, les vraies affaires sont un faux prétexte. Et par ailleurs, une fois encadrée législativement, c'est un business tout désigné pour la médecine privée.

  • William Dufort - Abonné 25 juin 2014 08 h 05

    Choix facile

    Si la situation financière du Québec est aussi précaire qu'on le prétend, il faut abolir purement et simplement le financement public de ce programme. Ce n'est même pas un choix déchirant.

    • Sylvain Auclair - Abonné 25 juin 2014 12 h 24

      La situation financière du Québec ou celle du gouvernement du Québec?