La science plaide pour les sages-femmes

Tandis que la majorité des naissances sont à faible risque, on observe dans le monde une utilisation de plus en plus fréquente d’interventions obstétricales.
Photo: Philippe Hugue Agence France-Presse Tandis que la majorité des naissances sont à faible risque, on observe dans le monde une utilisation de plus en plus fréquente d’interventions obstétricales.

Le journal médical The Lancet livre, preuves scientifiques à l’appui, un plaidoyer sans précédent pour la pratique de sage-femme. Tant dans les pays riches que pauvres, elle permettrait de sauver des milliers de vies, mais aussi d’améliorer considérablement la qualité des soins offerts aux femmes et à leurs enfants.

 

Dans un numéro consacré à cette question publié dimanche,le journal médical de réputation mondiale plaide pour un changement complet de paradigme. On propose de passer d’une approche de soins « fragmentée », centrée sur le diagnostic et le traitement de pathologies, à une approche systémique qui offre des soins de qualité à toutes.

 

Les auteurs déplorent non seulement le manque de soins dans certains pays, mais aussi, à l’autre bout du spectre, la surmédicalisation. Dans leur déclaration commune, les dizaines d’experts qui ont participé au projet affirment que « la surmédicalisation de la grossesse menace de plus en plus la vie et le bien-être des femmes et de leurs familles, tant dans les pays riches que pauvres. L’utilisation de routines d’interventions non nécessaires, incluant la césarienne, les entraves à la mobilité pendant le travail et l’épisiotomie, peut avoir des effets à long terme ».

 

Selon Caroline Homer, professeure à l’Université de Sydney, quelque 20 millions de femmes souffrent chaque année des conséquences de la mauvaise utilisation des interventions médicales pendant la grossesse et l’accouchement.

 

Le déploiement d’une pratique de sage-femme de qualité offrirait un retour sur investissement, en matière de vies épargnées, équivalent à la vaccination, plaident les scientifiques. Et, dans les pays riches, les sages-femmes seraient le meilleur investissement pour assurer des soins de qualité au meilleur coût.

 

Dans les pays où les infrastructures de santé manquent, augmenter de 25 % l’accès à ces soins préviendrait la moitié de la mortalité maternelle. Si 95 % des femmes avaient accès à ces soins, la mortalité maternelle, mais aussi des bébés, reculerait de 82 %, selon les estimations. En fait, l’impact du développement de la pratique de sage-femme surpasserait celui de services médicaux spécialisés, qui, dans un continuum de soins, devraient être réservés aux cas présentant des complications.

 

Les scientifiques ajoutent que les soins doivent commencer par la prévention, en incluant la planification familiale, la contraception et l’avortement. En réduisant le nombre de grossesses, notamment non désirées ou risquées, la planification familiale permettrait d’éviter près de 60 % des décès liés à la grossesse et à l’accouchement.

 

Une pratique mal comprise

 

Il y a des freins au développement de la pratique de sage-femme.

 

« Elle est souvent mal comprise », écrivent Richard Horton et Olaya Astudillo, respectivement rédacteur en chef et éditeur senior adjoint de The Lancet. « C’est plus qu’assister aux accouchements. Ce sont des soins de qualité et pleins de compassion offerts aux femmes, à leurs enfants et à leurs familles avant, pendant et après la grossesse. »

 

Bien que la mortalité maternelle ait connu un certain recul, tout comme la mortalité des nouveau-nés, comme le soulignait un autre numéro récent de The Lancet, les objectifs mondiaux fixés pour 2015 risquent de ne pas être atteints. C’est pourquoi de nouvelles approches sont nécessaires, écrivent encore MM. Horton et Astudillo.

 

« La philosophie [sage-femme] est aussi importante, ajoutent-ils. Elle vise à optimiser les processus biologiques, sociaux et culturels normaux de la naissance, et à réduire les interventions au minimum. »

 

Depuis plusieurs années, l’accent a été mis sur les interventions spécialisées visant à sauver des vies en cas de complications graves. La tendance mondiale favorise l’utilisation de plus en plus fréquente d’interventions obstétricales, alors que la majorité des naissances sont à faible risque. Au Brésil, par exemple, 82 % des bébés naissent par césarienne dans les hôpitaux privés, et plus de la moitié dans les hôpitaux publics. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le taux de césariennes ne devrait pas dépasser 15 %.

 

La pratique de sage-femme diminue le recours aux interventions. « Des traitements irrespectueux et abusifs des femmes pendant la grossesse et l’accouchement ont échappé aux autorités internationales et nationales de santé », dénoncent, toujours dans The Lancet, Lynn P. Freedman et Margaret E. Kruk, de l’Université Columbia à New York. Pour ces chercheuses, ces violences obstétricales ne sont pas que des exceptions, mais bien des pratiques profondément ancrées dans les systèmes de santé, souvent liées à la surmédicalisation. Leur spectre est large : cris, réprimandes, coups, pincements, abandon de patientes, discrimination et pose d’actes médicaux sans consentement en sont des exemples.

 

« Les femmes veulent des soins respectueux et compétents. Elles valorisent […] la possibilité de participer à leurs soins et de faire des choix », conclut Carol Sakala, directrice du Childbirth Connection Programs, à Washington.

Les sages-femmes au Québec

Au Québec, la pratique de sage-femme a été officiellement reconnue en 1999. En 2012, les sages-femmes québécoises ont participé à l’accouchement de plus de 2000 femmes, ce qui représente 2,31 % des naissances. Près de 60 % des accouchements sont pratiqués par des obstétriciens-gynécologues, et 36 % par des omnipraticiens. Au Québec, 23,6 % des bébés sont nés par césarienne en 2012. Ils étaient 17,2 % en 1998.
19 commentaires
  • Micheline Dionne - Inscrite 23 juin 2014 03 h 44

    les sages-femmes: soins et prévention

    Je pense en effet qu'un suivi assuré durant la grossesse par une sage-femme, comporterait une vraie préparation à l'accouchement naturel mais aussi un accompagnement psychologique. Notre médecine en général est devenue très coûteuse parce que très technique. Le commerce des équipements de diagnostique profite certainement à quelqu'un. Cependant que la nutritiion, chez la femme enceinte, et chez toute personne, les saines habitudes de vie permettraient d'épargner des millions à l'État et favoriserait vraiment la santé. La vraie prévention, elle est là... mais quel médecin prend le temps de vous en parler. La sage-femme en parlerait sûrement à ses patientes.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 23 juin 2014 08 h 00

    Merci docteur!

    Que la pratique des sages-femmes sauve des vies, c'est connu. Certains pays européens dont 30% des accouchements se font à la maison depuis des années, ont démontré que la pratique des sages-femmes est sécuritaire, rentable et efficace.

    Il ne s'agit pas d'une question scientifique mais d'une question d'émotion. Les femmes ont peur! Elles ont peur d'avoir mal, elles ont peur de ne pas être capable d'accoucher et ont peur pour leur vie. Elles voient dans la médecine la protection que celle-ci n'est pas pour un accouchement normal.


    Il est difficile de résonner des peurs!

  • Damien Tremblay - Inscrit 23 juin 2014 08 h 34

    On reconnaît enfin le droit de naître dans la dignité

    Avec le « modernisme », la vie humaine était jusqu’à maintenant prise en otage par la médecine technologique. Le Québec a réussi dernièrement à voter une loi permettant de mourir dans la dignité, c’est-à-dire sans acharnement péri-catastrophique.

    Il serait également temps qu’il reconnaisse officiellement le droit de naître dans la dignité, sans le support d’une technologie agressive et souvent nuisible; et surtout en respectant la mère, l’enfant et le père qui était souvent ostracisé vers la salle d’attente.

    À Québec, un brelan de médecins « libéraux », à la fine pointe de l’information médicale, devraient comprendre que le temps est venu de faire un effort honnête pour remettre la naissance entre les mains des sages-femmes.

    La raison du plus fort a trop souvent relégué la femme au rôle de servante de la vie et de pourvoyeuse de chair à canons. Avec tout le gâchis engendré par les guerres et les destructions de la biosphère : « Bénies soient les femmes qui aiment encore les hommes! » (Daniel Lavoie)

    Comme la grossesse n’est pas une maladie, il y a en effet tout intérêt à la tenir le plus loin possible de cette médecine invasive remplie de protocoles inutiles, de bactéries et de virus costauds ayant survécu à l’arsenal antiseptique de la pharmacopée moderne.

    Célébrer la naissance dans le respect de la femme, de l’enfant et du père, avec une approche respectueuse qui était celle par exemple de Frédérick Leboyer. Sous prétexte que certaines grossesses sont « à risque », il ne faut pas médicaliser l’ensemble des femmes qui vont donner naissance.

    Heureusement, de nombreux médecins avaient déjà compris dans leur pratique que cet acte à la fois douloureux et grandiose de la naissance d’un enfant doit se dérouler dans un climat feutré, en présence idéalement d’un père affectueux et impliqué.

    • Danielle - Inscrit 23 juin 2014 09 h 40

      Naître dans la dignité, vivre dans la dignité et mourir dans la dignité. Quelle belle nouvelle que cette reconaissance.

  • André Gervais - Inscrit 23 juin 2014 08 h 35

    Briser les résistances!

    Quand on pense aux résistances offertes par le syndicat des médecins à la reconnaissance des sages-femmes au Québec... Il ne reste qu'à espérer que l'apparition des super-infirmières aura le même effet sur notre système de santé. Un peu moins de médecine et plus de soins!

  • Michèle Champagne - Abonnée 23 juin 2014 08 h 47

    Choix de santé publique

    Il est temps que nos gouvernements se penchent sérieusement sur la question et fassent les choix correspondants. Depuis de nombreuses années la recherche appuie la pratique des sages-femmes, cet article en est le résumé. La pratique sage-femme ne devrait plus être une pratique pour permettre le choix des femmes et des familles désireuses de faire respecter leurs choix, le MSSS vise 10% des naissances, objectif qui ne sera vraissemblablement pas attent, pour 2018.

    Nous n'entendons pas non plus parler de violence obstétricale qui est présente même dans notre système nord américain si performant. Il est tellement facile d'abuser moralement d'une femme qui ne sait pas et qui a peur. Il est aussi facile de manquer de respect au corps d'une femme gelé, sous épidurale.

    Il faut abolir cette culture de la peur et redonner aux femmes la confiance en leur puissance de faire des enfants en santé, de les mettre au monde et d'en prendre soin.

    Il faut impérativement changer la culture de l'accouchement.

    Michèle Champagne sage-femme retraitée
    Membre du groupe MAMAN Mouvement pour l'Autonomie dans la Maternité et l'Accoucheemnt Naturel