La mondialisation redéfinit le cadre d’action de l’industrie pharmaceutique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’industrie pharmaceutique a connu beaucoup de changements dans les derniers mois. Les manœuvres de transaction, de fusion ou d’acquisition chez les poids lourds mondiaux de l’industrie pharmaceutique se sont multipliées.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Lo Presti L’industrie pharmaceutique a connu beaucoup de changements dans les derniers mois. Les manœuvres de transaction, de fusion ou d’acquisition chez les poids lourds mondiaux de l’industrie pharmaceutique se sont multipliées.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Durant les derniers mois, les médias ont beaucoup comparé la multiplication des manoeuvres de transaction, de fusion ou d’acquisition chez les poids lourds mondiaux de l’industrie pharmaceutique à une « poussée de fièvre ». L’industrie montréalaise, qui avait été ébranlée à la fin de la décennie 2000, est-elle assez solide pour affronter un tel contexte ?

Transactions de plus de 20 milliards entre Novartis et GlaxoSmithKline. Tentative par Pfizer de racheter AstraZeneca. Bayer essaie de mettre la main sur la division santé grand public de Merck. Valeant, dont le siège social est à Laval, fait une offre d’achat non sollicité pour Allergan. Les derniers mois ont été riches en rebondissements dans l’industrie mondiale du médicament, avec en filigrane des sommes colossales en jeu.

 

Au moment d’écrire ces lignes, l’issue de plusieurs transactions demeure incertaine. Mais comment se positionne le pôle montréalais, fortement subventionné par les gouvernements, avec tout ce mouvement en toile de fond ?

 

Situation montréalaise

 

Il y a environ cinq ans, l’industrie pharmaceutique montréalaise avait accusé un dur coup. La crise économique avait restreint l’accès au capital de risque. Au même moment, les entreprises de production de médicaments avaient commencé à revoir leur modèle d’affaires : l’arrivée à échéance d’une quantité massive de brevets changeait les perspectives économiques. Des réorganisations avaient été mises en branle et Montréal avait entre autres assisté à la fermeture des centres de recherche d’AstraZeneca, de Merck et de Boehringer sur son territoire.

 

« Il y a une chose qui est certaine : l’industrie pharmaceutique est une industrie très mondialisée. Alors, ce que l’on voit à Montréal, il faut le regarder avec des yeux qui voient aussi tout ce qui se passe à l’international », dit Diane Gosselin, présidente-directrice générale du Consortium québécois sur la découverte du médicament (CQDM), dont les projets sont soutenus financièrement par les gouvernements du Québec et du Canada, ainsi que par sept grandes sociétés pharmaceutiques. « La danse des fusions-acquisitions, c’est quelque chose qui a été amorcé il y a un certain temps,nuance-t-elle. Ce n’est pas nouveau. C’est une vague de fonds dans l’industrie à l’international. »

 

« Le modèle est en transformation, rappelle Michelle Savoie, directrice générale de Montréal InVivo, la grappe des sciences de la vie et des technologies de la santé du Montréal métropolitain. Je dis parfois que la seule chose qui est certaine dans notre secteur, c’est qu’il n’y a plus rien de certain. » Reste que devant l’imprévisible, Mme Savoie estime que l’« écosystème » montréalais, avec la présence diversifiée de multinationales, mais aussi de PME et de laboratoires de recherche universitaires dans les secteurs des médicaments et des technologies de la santé, possède aujourd’hui une bonne résilience.

 

« La façon dont le Québec et le Grand Montréal ont été affectés par les turbulences économiques a eu pour effet que le milieu s’est vraiment pris en main et a été capable de développer de nouveaux modèles, de nouvelles plateformes, de nouvelles entreprises qui sont concurrentielles et qui nous permettent d’attirer des investissements ici et maintenant », assure-t-elle.

 

Stratégie locale

 

Le partenariat public-privé qui a mené à la création de l’Institut Néomed dans les locaux d’AstraZeneca en est un exemple. La tendance lourde chez les grandes pharmaceutiques à externaliser une partie de leurs recherches a poussé le secteur montréalais à développer les partenariats avec les PME et les chercheurs universitaires. D’ailleurs, une grande partie des emplois récemment créés dans le secteur à Montréal s’est faite au sein des PME.

 

Depuis peu, l’industrie pharmaceutique semble de nouveau percevoir le Grand Montréal comme un terreau intéressant. Montréal InVivo dévoilera le 2 juin prochain une étude sur la contribution économique et l’évolution du secteur privé des sciences de la vie et des technologies de la santé de la région de Montréal, dans le cadre de la conférence de l’International Society for Pharmacoeconomics and Outcomes Research (ISPOR).

 

Selon le résumé disponible, si Montréal a enregistré un recul des activités dans le secteur entre 2008 et 2011, celles-ci ont recommencé à croître durant l’année 2011-2012. Parmi les pôles nord-américains, Montréal se hissait au troisième rang pour la croissance de l’emploi associée à ce domaine au cours de l’année en question, après Los Angeles et Phoenix.

 

Des emplois par milliers

 

En 2012, les secteurs privés des sciences de la vie et des technologies de la santé employaient directement plus de 21 000 personnes sur le territoire de Montréal et soutenaient quelque 12 000 autres emplois par ses achats de biens et services, selon une analyse de KPMG-Secor. Montréal est ainsi la dixième région métropolitaine en Amérique du Nord en importance quant au nombre d’emplois reliés à ce secteur.

 

Dans l’actualité, en 2013, la compagnie Servier a investi 16 millions dans ses installations de Laval et dans l’ouverture d’un centre d’expertise en recherche clinique. Aussi, Valeant a transféré son siège social mondial et ses opérations canadiennes de Toronto à Laval avant de se lancer dans plusieurs acquisitions. On peut aussi noter la récente implantation d’un bureau du fonds californien Sanderling à Montréal et la création de Laurent Pharmaceuticals.

 

Mais aujourd’hui, l’industrie montréalaise a-t-elle repris suffisamment de force pour encaisser une « fièvre » de l’industrie mondiale ? « Je pense que notre grappe est bien positionnée pour continuer à tirer profit du changement de modèle que l’on voit »,dit Mme Savoie. Elle insiste sur l’importance pour la grappe de bien représenter chacun des sous-secteurs pour rester dynamique et compétitive. « Au Québec et dans le Grand Montréal, on est un des rares endroits au monde où l’on a des organisations tout au long de la chaîne de développement. »

 

Des choix s’imposent

 

Diane Gosselin note que le secteur de la recherche est un atout pour Montréal. Mais elle croit tout de même que la région métropolitaine doit déterminer des niches. « Avec la mondialisation de la recherche, c’est clair que l’industrie pharmaceutique regarde ce qui se passe partout dans le monde. Il n’est pas question ici de dupliquer une recherche, explique-t-elle. Évidemment, on veut faire la promotion de la recherche en général et on ne veut pas exclure personne. Mais par moments, il faut faire des choix qui sont un peu plus difficiles, se concentrer réellement sur nos forces et essayer de construire là-dessus. […] Il faut voir comment on peut apporter de la valeur à des initiatives mondiales. »

 

Sans délaisser de champs, Montréal InVivo a entrepris, durant la crise des dernières années, une démarche pour déterminer des créneaux d’excellence. « Le Québec est vraiment reconnu pour l’excellence de la recherche, mais on s’est dit qu’il fallait cibler certains secteurs qui ont un potentiel plus grand et qu’on va soutenir et valoriser de façon plus importante, de sorte à attirer des investissements. »

 

Les soins de santé personnalisés ont été le premier créneau identifié et un plan d’affaires a été conçu autour de cette idée. Puis il y a eu la création du Regroupement en soins de santé personnalisés au Québec (RSSPQ). La réflexion s’est poursuivie sérieusement sur un autre créneau : les essais cliniques précoces.

 

Un plan d’affaires devrait être déposé à ce sujet l’automne prochain. « Encore une fois, on table sur le fait que les entreprises externalisent une partie de la recherche », dit Mme Savoie.

 

Elle conclut en disant qu’il « faut toujours être à l’affût et s’assurer d’avoir un environnement compétitif. On a une bonne résilience, mais il ne faut jamais baisser la garde. »