L’ouverture au secteur privé est plus l’apanage des omnipraticiens que des spécialistes

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Si la pratique privée constitue une avenue intéressante pour un certain nombre de médecins québécois, elle s’avère jusqu’à ce jour globalement moins avantageuse pour la population québécoise.
Photo: Alex Promo/CC Si la pratique privée constitue une avenue intéressante pour un certain nombre de médecins québécois, elle s’avère jusqu’à ce jour globalement moins avantageuse pour la population québécoise.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au cours des dix dernières années, le passage de médecins québécois vers le privé s’est graduellement accéléré. Certains ont qualifié la situation d’hémorragie ; d’autres ont affirmé qu’il n’y avait absolument pas lieu de s’inquiéter. Qu’en est-il réellement ?

En 2003, à l’initiative de Philippe Couillard, alors ministre de la Santé et des Services sociaux, le Québec adoptait la loi 25, créant ainsi les agences de la santé et des services sociaux et les centres de santé et de services sociaux. Ayant pour objectif de réduire les coûts et la bureaucratie en s’inspirant des pratiques du secteur privé, ce changement de structure devait faciliter l’introduction d’un nouveau type de gouvernance dans le système de santé québécois. Dans cet esprit, des méthodes de travail de type Lean Sigma, lesquelles visent l’amélioration du service client et de la rentabilité globale, ont été peu à peu adoptées, et une certaine logique de compétition entre les établissements a commencé à s’implanter.

 

Puis, en décembre 2006, le Québec s’est doté de la loi 33, laquelle a institué un nouvel encadrement juridique des cliniques privées de la province et a permis aux Québécois de se munir d’une assurance privée pour certains types de chirurgie. Depuis, quelques dizaines de médecins ont fait le choix d’exercer en dehors des cadres du régime d’assurance maladie.

 

Bien que le privé et ses pratiques tendent à occuper une place grandissante dans le système depuis l’adoption de ces deux lois, d’après les plus récentes données recueillies sur le sujet, au Québec, le public occupe toujours la part congrue des dépenses en santé, soit de 71,4 %, ce qui est un peu plus élevé que la moyenne des provinces canadiennes (70,6 %) et largement supérieur aux États-Unis (47,7 %).

 

A priori erronés

 

Lorsqu’a été adoptée la loi 33, plusieurs ont pensé que nombre de spécialistes se tourneraient vers le privé, puisque le cadre juridique leur permettait désormais de pratiquer certaines chirurgies en dehors des murs des établissements publics. Cela n’a pourtant pas été le cas.

 

« Le nombre de médecins spécialistes non participants est stable depuis quelques années, soit autour de 75 [77 au 14 avril 2014]. Ça constitue un déclin en termes de proportion relativement à l’ensemble des spécialistes au Québec, puisque le nombre de médecins, et particulièrement de spécialistes, est actuellement en augmentation », explique Mme Amélie Quesnel-Vallée, professeure adjointe au Département de sociologie et au Département d’épidémiologie, biostatistique et santé au travail de l’Université McGill.

 

Surprenant ? Pas tant que ça, puisque les coûts reliés à l’exercice des professions spécialisées sont très élevés d’après le docteur Charles Bernard, président-directeur général du Collège des médecins du Québec : « Il y a quelques centres médicaux spécialisés qui ont vu le jour depuis 2006, mais ça prend énormément de moyens pour faire fonctionner ces cliniques-là ! Ce n’est pas surprenant qu’il y ait peu de spécialistes qui aient fait ce choix-là. À l’hôpital, ils sont bien entourés, ils ont tout le matériel nécessaire, et ça ne leur coûte rien. »

 

Toutefois, la pratique privée est probablement un peu plus importante au Québec que ce que laissent croire les statistiques. Cela s’explique par le fait que certains spécialistes, s’ils performent au privé des actes non couverts au public — des chirurgies mammaires électives par exemple —, peuvent légalement pratiquer dans les deux secteurs. Or, ils ne sont pas comptabilisés dans les statistiques comme des spécialistes non participants.

 

Chez les omnipraticiens

 

Quant aux omnipraticiens, ils sont pour leur part de plus en plus nombreux à passer au privé. En date du 17 avril 2014, la Régie de l’assurance maladie du Québec en dénombrait 201.

 

« Ce nombre est en augmentation depuis environ 2006, indique Mme Quesnel-Vallée. Notons cependant que l’Institut canadien d’information sur la santé dénombrait 18 990 médecins au Québec en 2012, dont 9294 étaient des médecins de famille. Toutefois, ce ne sont pas tous ces médecins qui sont actifs cliniquement. 16 306 médecins rapportaient des actes cliniques au Québec en 2013, dont 8345 étaient des médecins de famille. En d’autres mots, il y aurait maintenant autour de 2,4 % des médecins de famille qui pratiquent au privé : c’est en progression, mais toujours pas un exode ! »

 

Outre l’aspect pécuniaire — une clinique d’omnipraticiens coûte moins cher à opérer qu’une clinique spécialisée et peut s’avérer rentable —, plusieurs raisons expliquent cette situation.

 

« La plupart des médecins nous disent qu’ils passent au privé pour des questions d’organisation, soutient M. Bernard. Au privé, les médecins sont maîtres de leur travail et font face à moins de contraintes. Ils choisissent leur personnel, ils ont l’horaire qu’ils veulent, ils ne sont pas obligés de faire de garde et ne sont pas soumis aux Plans régionaux d’effectifs médicaux, ni aux activités médicales particulières. Dans un contexte où l’accessibilité aux médecins de famille est présentement restreinte, on comprend qu’il peut paraître intéressant pour des omnipraticiens de s’ouvrir une clinique. »

 

Profitable pour les patients?

 

Si la pratique privée constitue une avenue intéressante pour un certain nombre de médecins québécois, elle s’avère jusqu’à ce jour globalement moins avantageuse pour la population québécoise.

 

« Il faut bien comprendre que le privé et le public n’ont pas les mêmes objectifs, souligne M. Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques. L’objectif du secteur privé, c’est de dégager un profit. L’objectif du public, c’est d’accomplir une mission sociale. Le secteur privé a parfois une logique parasitaire : il vient prendre dans le public ce dont il a besoin pour dégager une certaine rentabilité et laisse de côté ce qui ne fait pas son affaire. Dans le cas de la santé, le privé s’occupe surtout de cas légers et laisse tous les cas lourds au secteur public. »

 

C’est ce que certains appellent dans le milieu le cherry picking, une pratique que trouve déplorable le Collège des médecins. « Il y a des domaines qui sont considérés comme plus glamour que d’autres en médecine. Par exemple, s’occuper des personnes âgées et travailler en région éloignée, ça ne fait pas partie de ceux-là. Le problème, c’est que beaucoup des besoins sont là. Si le privé ne fait que gérer des cas légers en ville, on s’entend que ça ne nous avance pas vraiment ! »

 

Qu’en est-il, justement, de l’accessibilité ? Les patients qui n’ont pas les moyens de se payer les services d’un médecin au privé et qui doivent obligatoirement passer par le public ont-ils aujourd’hui plus rapidement et facilement accès aux soins ? Apparemment non, disent à l’unanimité les experts interrogés. « Pour l’instant, ça ne fait aucune différence », soutient le président-directeur général du Collège des médecins.

 

« Quand on regarde tous les exemples qu’on a eus au cours des dernières années, dans aucun cas on ne peut affirmer avoir des preuves concrètes que le privé ait été plus efficace que le public et qu’il ait contribué à améliorer l’accessibilité aux soins », dit M. Hébert.

 

Leur réponse soulève une question qui mérite une réelle réflexion. Si les résultats n’y sont pas, alors pourquoi faire place au privé dans le système de santé québécois ?