Réforme annoncée - Les CLSC et CHSLD s'opposent aux nouvelles structures

Méconnaissance des services offerts, manque de financement, fusion d'établissements, virage ambulatoire... À l'Association des CLSC et des CHSLD du Québec, on ne compte plus les batailles et les réorganisations vécues au cours des 30 dernières années dans le but de consolider les services de première ligne. Les dernières «fusions» annoncées ne reçoivent pas l'aval des travailleurs de terrain. Débat à finir.

L'Association des CLSC et des CHSLD du Québec avait accueilli avec soulagement la volonté du ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, d'améliorer l'accessibilité et la continuité des services. C'était avant que le ministre fasse connaître sa volonté de fusionner les CLSC, centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et centres hospitaliers en un établissement unique. Aujourd'hui, convaincue de la non-pertinence du moyen avancé, la porte-parole des établissements de première ligne et directrice générale de l'Association, Andrée Gendron, promet une opposition ferme de la part des établissements.

Non à l'approche retenue

«Dès son entrée en fonction, le ministre avait, selon nous, identifié les bons objectifs. Il parlait de l'importance de trouver des moyens d'avoir une plus grande accessibilité et une meilleure continuité des services dans le réseau. En tant qu'établissement de première ligne, nous sommes assez proches de la population pour savoir que c'est exactement ce que les gens souhaitent. Ça, et le fait de pouvoir compter sur des médecins de famille. Nous avons donc travaillé tout l'été autour de ces prémisses et cherché à identifier des modes de fonctionnement qui permettraient que tout cela se réalise. Finalement, on nous a confirmé que les régies régionales seraient remplacées par des agences, mais surtout qu'il y aurait fusion entre les CH, les CLSC et les CHSLD d'un territoire. Il est impossible pour nous de soutenir une telle approche. C'est encore une fois miser uniquement sur des structures alors qu'il est déjà largement documenté que ce n'est pas ça qui peut faire une différence en matière de services à la population.»

L'idée lancée par le ministre Couillard prévoit en effet que les centres hospitaliers ne fassent qu'un avec les CLSC et les CHSLD situés sur leur territoire ou municipalité régionale de comté (MRC). La formule n'est pas nouvelle. Déjà, à divers endroits au Québec, de tels regroupements existent et prennent la forme de centres de santé. Souvent situés en régions éloignées — Abitibi-Témiscamingue, Côte-Nord et Îles-de-la-Madeleine, notamment —, les centres de santé ont fait leurs preuves. Une vision des choses que l'Association des CLSC et des CHSLD reconnaît. L'organisme ne s'oppose d'ailleurs pas catégoriquement au concept.

«Ce que nous "questionnons" dans l'approche du ministre, ce n'est pas le fait que certains établissements devraient fusionner. Nous sommes d'accord avec cette vision des choses, précise Andrée Gendron. Par contre, la formule ne peut pas être appliquée d'un bout à l'autre de la province, sans distinction quant à la réalité du territoire et des établissements qui y sont présents et c'est ce que propose le ministre.»

Des enjeux majeurs

Dans son plaidoyer contre la réforme envisagée, l'Association dénonce largement la volonté du ministre d'abolir les conseils d'administration existants. «Les gens qui sont en place en ce moment ont été élus par la population. On a choisi de ne pas en tenir compte, de les écarter et de les remplacer par des gens qui seront nommés par le ministre. C'est une prise de contrôle et une mise en tutelle du réseau qui est inacceptable.»

De l'avis d'Andrée Gendron, la formule envisagée risque aussi d'affaiblir des établissements pourtant performants à l'heure actuelle. «Plusieurs centres hospitaliers semi-régionaux ont un rayonnement beaucoup plus grand que le territoire immédiat où ils sont situés. Les fusionner avec d'autres établissements, c'est étouffer les services spécialisés en les basculant vers la première ligne. Ce n'est vraiment pas une bonne façon d'aider la population. Non seulement ils ne verront pas nécessairement leurs services de première ligne s'améliorer, mais ils seront vraisemblablement privés à terme de services spécialisés, accessibles près de chez eux à l'heure actuelle. À l'inverse, le risque de voir la prévention mise de côté au profit de l'intervention médicale est aussi très inquiétant.»

Plus encore, pour la porte-parole des CLSC et CHSLD, c'est tout le système de santé public que le ministère met en danger s'il décide de se limiter aux fusions obligées des établissements. «Les Québécois veulent surtout avoir accès à des médecins. Est-ce que le fait de fusionner des établissements ensemble leur offrira plus de médecins? Absolument pas. C'est un faux débat. Le temps n'est plus aux jeux de structures. Nous avons fait je ne sais plus combien de commissions d'enquête et de groupes de travail sur le système de santé. Nous investissons des milliards chaque année en santé. Les citoyens sont impatients. Si nous perdons notre temps à faire du mouvement autour des structures, nous nous retrouverons dans deux ou trois ans au même point que maintenant avec, en plus, une population excédée qui ne croit plus du tout en un régime de santé public. Ce serait un échec monumental et nous ne pouvons pas nous permettre de prendre un tel risque.»

Des solutions claires

Mais alors quoi faire? En matière de continuité des services, l'Association prône par exemple le maintien des multiples corridors de services déjà établis entre les CLSC et les centres hospitaliers, avec bien sûr en prime l'ajout de ressources pour pouvoir répondre à la demande. «Actuellement, le ministre envoie le message que rien n'est fait pour les clientèles vulnérables, qu'elles sont laissées à elles-mêmes. La réalité est tout autre. Beaucoup d'ententes ont été conclues entre les diverses catégories d'établissement. S'il n'y avait pas d'entente comme ça, le virage ambulatoire n'aurait tout simplement pas eu lieu. Il y a du suivi. Maintenant, il est certain que nous avons besoin de davantage de ressources pour être vraiment efficaces. Pendant la période de la grippe, par exemple, s'il nous était possible d'augmenter les visites de prévention à domicile, nous pourrions éliminer beaucoup de gens dans les urgences. Nous savons tout cela. Nous savons comment le faire, mais nous n'avons pas les ressources pour répondre aux besoins.»

En termes comptables, c'est d'environ 300 millions de dollars que le réseau des CLSC aurait besoin pour le maintien à domicile. La même somme devrait aussi être consentie au réseau des CHSLD pour répondre à la demande, tandis que le seul créneau de l'intervention jeunesse nécessiterait une réinjection de 75 millions de dollars.

Par-delà l'argent, l'Association propose surtout une révision des modes de gestion. Aussi, dans une proposition faite au ministère de la Santé et des Services sociaux, l'organisme proposait que l'argent — incluant le budget de la RAMQ — soit attribué sur une base territoriale, qu'il soit géré par une unité de coordination mettant à contribution l'ensemble des établissements locaux, incluant les centres d'hébergement privés conventionnés et les organismes communautaires dispensateurs de services. La formule rendait aussi cette unité imputable envers les autorités publiques. «Il ne s'agit pas de donner l'argent à une poignée de personnes et de leur dire "faites ce qui vous semble bon". Ces gens doivent répondre de leurs gestes. Aussi, nous proposions l'imposition d'indicateurs, comme par exemple l'obligation de réduire de 50 % le nombre de personnes âgées dans les lits de courte durée à l'intérieur d'une période de temps définie. Nous allions même jusqu'à dire au ministère de reprendre le contrôle si, après deux ans, les résultats visés n'étaient pas atteints. La formule avait au moins l'avantage de laisser les gens se prendre en main eux-mêmes et, surtout, elle reconnaissait l'expertise des gens en place.»

Oui à certains regroupements

La vision des CLSC et des CHSLD prévoyait aussi une certaine hiérarchisation des soins. Aussi l'organisme se dit-il favorable au regroupement de certains centres hospitaliers plus communautaires avec les CLSC et les CHSLD de leur territoire. «De toute façon, précise Andrée Gendron, beaucoup de ces centres hospitaliers doivent mener des luttes épiques pour avoir leurs professionnels et leurs équipements. Pourquoi ne pas rediriger leurs services vers la première ligne et concentrer nos énergies et nos investissements sur les centres hospitaliers semi-régionaux en matière de technologie, d'équipement et de professionnels?», demande la porte-parole. «Dans la proposition actuelle, rien n'est exclu, mis à part les établissements universitaires, et c'est inquiétant», s'empresse-t-elle d'ajouter.

Chose certaine, du côté des CLSC et des CHSLD, on promet une importante levée de boucliers. «Nous ne sommes pas en guerre. Je suis contre ces attitudes parce que ça suppose qu'il y aura un gagnant et un perdant. Par contre, ce qui est certain, c'est que nous ne jetterons pas la serviette tant et aussi longtemps que nous n'aurons pas la certitude que nous aurons sauvegardé le système public de soins.»