Le suicide assisté a-t-il un visage?

Une nouvelle étude menée par des chercheurs suisses — là où l’aide à mourir est tolérée — révèle que les femmes et les personnes isolées recourent davantage à la mort sur demande.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une nouvelle étude menée par des chercheurs suisses — là où l’aide à mourir est tolérée — révèle que les femmes et les personnes isolées recourent davantage à la mort sur demande.

La mort au feuilleton du projet de loi sur l’aide médicale à mourir laisse en suspens un débat qui fait rage depuis des années. Alors qu’une solution se fait toujours attendre, de nouvelles études indiquent que plus de femmes que d’hommes optent pour cette solution finale, appuyée par une majorité de Québécois.

Souffrance, maladie, incurabilité : les raisons qui poussent les patients à demander le suicide assisté sont connues. Mais jusqu’ici, on en savait peu sur le profil des personnes qui cherchent à mettre fin à leurs souffrances. Une nouvelle étude menée par des chercheurs suisses — là où l’aide à mourir est tolérée — révèle que les femmes et les personnes isolées recourent davantage à la mort sur demande.

 

L’étude de l’Université de Berne publiée à la fin février dans l’International Journal of Epidemiology se fonde sur la revue de données personnelles de 1300 cas de suicides assistés, recueillies auprès de trois organismes suisses d’aide aux personnes souhaitant mourir dans la dignité. Si la Suisse n’autorise pas comme telle l’euthanasie, elle tolère néanmoins l’aide indirecte au suicide par des groupes de défense des droits des patients. Le rôle du médecin se limite à évaluer la capacité de la personne à réclamer l’aide médicale à mourir et à prescrire les doses létales.

 

L’analyse fine de ces données montre que les femmes (57 %) ainsi que les gens plus éduqués et favorisés économiquement sont en proportion plus nombreux à se tourner vers la mort assistée. Chez les patients de moins de 65 ans, la majorité des demandes d’aide provenaient de malades atteints de cancer (57 %), suivis par les patients atteints de maladies du système nerveux (21 %). Onze cas touchaient des personnes souffrant de maladie mentale ou de trouble du comportement.

 

« Notre étude est pertinente dans le débat voulant qu’un nombre possiblement disproportionné de suicides assistés aient lieu chez les groupes socialement plus vulnérables. Les taux plus élevés chez les groupes éduqués infirment la thèse voulant qu’il y ait une “pente glissante” pour les plus démunis, mais reflètent plutôt l’iniquité d’accès au suicide assisté », a fait valoir le directeur du projet de recherche, Matthias Egger.

 

Par contre, l’étude révèle que l’isolement social, l’athéisme et le fait de ne pas avoir d’enfants (pour les patients de moins de 65 ans) seraient aussi des conditions plus fréquentes parmi les personnes ayant opté pour la mort provoquée. Plus les personnes avancent en âge, moins le fait d’avoir des enfants semble avoir d’incidence sur le choix de précipiter la mort.

 

Ces dernières observations, notamment la surreprésentation des femmes dans le nombre de demandes, inquiètent davantage les chercheurs. En effet, 57 % des candidats à la mort provoquée étaient des femmes, alors que seulement 25 % des suicides en général sont commis par des femmes. « L’isolement social et la solitude sont des facteurs de risques connus pour les suicides non assistés, mais notre étude suggère qu’ils pourraient aussi jouer un rôle dans le recours à l’aide à mourir. Le fait que les femmes meurent plus fréquemment est aussi préoccupant », ajoute le chercheur helvète.

 

Une des autres hypothèses avancées pour expliquer ce déséquilibre serait que les hommes, même en phase terminale, se tourneraient des méthodes plus violentes que l’intoxication médicamenteuse pour mettre fin à leurs jours.

 

Le débat se poursuit

 

Au Canada, le dépôt récent de deux projets de loi d’initiative parlementaire à la Chambre des communes par le député tétraplégique et ex-ministre conservateur, Steven Fletcher, relance à nouveau ce débat, qui refait surface dans l’actualité de décennie en décennie. Ce député, confiné à un fauteuil roulant depuis un grave accident, souhaite que le Canada jouisse d’un cadre législatif laissant aux provinces le droit de légiférer en la matière, comme s’apprêtait à le faire le Québec avant le déclenchement des élections. Le second projet de loi vise à doter le pays d’une Commission canadienne sur l’aide à mourir, qui jouerait le rôle de vigie en compilant les informations sur le nombre et le type de demandes d’aide au suicide faite par des citoyens.

 

Le projet de loi 52, piloté par la ministre Véronique Hivon, déléguée aux Services sociaux et responsable du projet de loi Mourir dans la dignité, est mort au feuilleton avant d’avoir pu être adopté par l’Assemblée nationale. La Cour suprême, qui avait refusé de rendre légal le suicide assisté dans l’affaire Sue Rodriguez en 1993, se penchera de nouveau sur la question dans l’affaire Gloria Taylor, une autre patiente, elle aussi atteinte de sclérose latérale amyotrophique (SLA), réclamant le droit de faire appel à un médecin pour mettre fin à ses souffrances.

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