Dompter les allergies alimentaires à petites doses

Les taux de réussite de la désensibilisation par voie orale aux allergènes alimentaires comme les arachides, le lait et les œufs dépassent les 85 %, selon de nouvelles études.
Photo: Annik MH de Carufel - Archives Le Devoir Les taux de réussite de la désensibilisation par voie orale aux allergènes alimentaires comme les arachides, le lait et les œufs dépassent les 85 %, selon de nouvelles études.

Quelle personne allergique n’a pas rêvé de savourer le fruit qui lui est défendu ? Ce rêve pourrait bientôt devenir réalité grâce à des études montrant qu’il est possible de désensibiliser jusqu’à 85 % des patients allergiques à certains aliments, par voie orale.

 

Développé il y a cent ans, le principe de la désensibilisation a d’abord été appliqué aux allergènes respiratoires, comme le pollen et le poil de chat, puis aux venins d’abeilles et de guêpes. « L’immunisation contre un allergène s’effectue en procédant toutes les deux semaines à des injections sous-cutanées de microdoses du composé allergène qui n’induiront peu ou pas de réaction allergique. Puis, on augmente progressivement la dose au cours des 6 à 12 mois qui suivent, et on maintient la dose maximale pendant cinq ans dans l’espoir qu’apparaisse une tolérance permanente », explique l’allergologue Philippe Bégin, chercheur invité à l’Université Stanford en Californie.

 

Devant l’explosion d’allergies alimentaires observée dans les années 1990, on a d’abord testé les injections sous-cutanées d’allergènes alimentaires. Mais en voyant le taux élevé de chocs anaphylactiques, la Food and Drug Administration (FDA) a interrompu ces études. Puis en 2003, des chercheurs européens ont montré qu’il était possible d’induire une désensibilisation par la bouche.

 

« Nous en sommes encore à des études de phase I, qui visent à éprouver l’efficacité de la méthode et son innocuité. Un nombre grandissant de preuves indiquent qu’il est possible de désensibiliser une personne en lui administrant oralement de très petites doses d’allergène alimentaire que l’on accroît progressivement jusqu’à des doses comparables à ce que l’on peut manger chaque jour. Tant que la personne absorbe cette dose quotidiennement, elle est protégée des réactions allergiques. Elle n’est toutefois pas guérie, car si elle cesse de la prendre, elle pourra réagir à nouveau à l’aliment allergène », souligne le chercheur québécois. Les taux de réussite de la désensibilisation aux allergènes alimentaires comme les arachides, le lait et les oeufs dépassent les 85 %.

  

S’attaquer aux allergies multiples

 

Plus récemment, une équipe de l’Université Stanford, à laquelle collabore Philippe Bégin, s’est penchée sur le sort des personnes allergiques à plusieurs aliments. Chez elles, la désensibilisation serait interminable, puisque le traitement contre un seul allergène requiert en moyenne cinq ans. Les chercheurs ont donc tenté de désensibiliser des patients aux cinq protéines qui s’avéraient les plus allergènes pour eux, à l’aide de microdoses de chaque protéine allergène qui étaient absorbées conjointement tous les jours à la maison.

 

Les doses administrées se présentaient sous forme de farines (d’arachides) ou de poudres (lait et oeufs en poudre) purifiées qui ne contiennent que les protéines allergènes, car la réaction allergique est toujours dirigée contre des protéines. « On fournissait aux patients un numéro de téléphone d’urgence en cas de réaction allergique, et on leur a appris à s’injecter de l’adrénaline. Ils devaient tenir un journal et nous voir toutes les deux semaines. Et si tout s’était bien passé, on augmentait la dose », précise le Dr Bégin.

 

Les chercheurs sont parvenus à désensibiliser leurs patients à plusieurs, voire cinq allergènes en l’espace de 85 semaines en moyenne. En clair, les patients pouvaient désormais consommer l’équivalent de 17 cacahuètes, d’un verre de lait et d’un oeuf entier sans problème. Le traitement a induit de nombreuses réactions légères (picotements dans la bouche ou maux de ventre) et plus rarement des réactions modérées à sévères. Mais toutes ces réactions ont surtout été observées au début de l’immunothérapie.

  

Un traitement accéléré

 

Dans un second volet de l’étude, un médicament (omalizumab), utilisé pour traiter l’asthme et l’urticaire sévères qui bloquent les anticorps d’allergie (IgE), a été administré aux patients pendant les huit semaines précédant le traitement et les huit premières semaines de la thérapie. « Les patients traités pouvaient ainsi tolérer des doses initiales plus élevées que ceux qui ne l’avaient pas été. Cela a permis de réduire la désensibilisation à 18 semaines en moyenne », affirme M. Bégin, le premier auteur de l’article publié dans Allergy, Asthma Clinical Immunology.

 

L’immunothérapie orale n’a pas encore été approuvée par les autorités sanitaires américaines et elle n’est pas non plus offerte au Québec. Mais le Dr Bégin, qui sera de retour au CHU Sainte-Justine l’automne prochain, espère y « parfaire la technique et développer une formule qui soit applicable au système de santé du Québec. »

 

« La désensibilisation améliore grandement la qualité de vie des personnes allergiques qui vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête 24 heures sur 24 puisqu’elles sont toujours sujettes à une exposition accidentelle. Aucun des patients que nous avons traités [à Stanford] n’a regretté son expérience, dit-il, même si plusieurs ont eu des réactions en cours du traitement et que celui-ci était long. » Rappelant qu’il s’agit d’un protocole expérimental qui n’est pas encore disponible, le Dr Bégin ajoute une mise en garde : « les gens ne doivent surtout pas tenter de se désensibiliser par eux-mêmes à la maison ».

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 31 mars 2014 08 h 36

    Intéressant,

    des plus intéressants. Merci.

  • Daniel Bérubé - Abonné 31 mars 2014 11 h 04

    Enfin, une bonne nouvelle !

    Il est fortement a espérer que le tout se continue et ce, de façon positive ! Surtout si l'on considère la hausse phénoménale d'allergies depuis un certain nombre d'années...

    Reste à savoir... ce ne sont que des "french" qui ont fait ces expériences (produits allergique pris de façon orale)... alors ça risque de prendre du temps avant d'être considéré...

    Un exemple? : Au niveau des services incendies, depuis longtemps la France utilise la méthode de sortir la chaleur et la fumée d'une résidence à l'aide de ventilateurs puissants avant d'y pénétrer et d'attaquer le foyer d'incendie. Durant 10 ou 15 ans, la chose ne fut pas reconnu ici en Amérique, car... "ça v'nait d'la France..." et depuis un certain nombre d'années, cette technique fut intégrée aux formations incendies et est maintenant reconnue pour son efficacité ici!... demandez leur aujourd'hui, pourquoi la chose fut rejeté pendant si longtemps...