La médecine personnalisée n’est pas encore la panacée

Il est encore trop tôt pour avoir recours au séquençage du génome complet en clinique à des fins préventives.
Photo: Agence France-Presse (photo) Kenzo Tribouillard Il est encore trop tôt pour avoir recours au séquençage du génome complet en clinique à des fins préventives.

On a beaucoup vanté ses futures vertus. On réalise aujourd’hui que plusieurs défis de taille devront être surmontés avant que la médecine personnalisée, qui repose sur les informations fournies par le séquençage du génome de chaque individu, soit adoptée en clinique.

 

C’est du moins la conclusion à laquelle en arrivent des chercheurs de l’Université Stanford dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) après avoir procédé à l’analyse du génome complet de 12 adultes en bonne santé dans le but de détecter les possibles prédispositions génétiques dont ils seraient porteurs. L’imprécision, l’incertitude et les coûts associés à l’utilisation de cette technique les ont convaincus qu’il est encore prématuré de l’employer chez tous les individus sains dans le seul but de prédire leur risque de maladie.

 

Appelé à commenter, le chef du Service de médecine génétique du CHUM, le Dr Pavel Hamet, souligne d’entrée de jeu que la médecine génétique est déjà utilisée couramment en clinique, y compris au CHUM, mais qu’elle s’adresse avant tout à des individus dont un ou plusieurs membres de la famille sont atteints d’une maladie ayant une forte composante génétique — certaines formes de cancer, de maladie gastro-intestinale, de diabète, ou d’hypertension. Pour ces individus, on procède à « un séquençage ciblé » des régions génétiques associées à la maladie dont ils ont peut-être hérité.

 

Le Dr Hamet confirme par contre qu’il est encore trop tôt pour avoir recours au séquençage du génome complet en clinique à des fins préventives, comme le souligne l’article du JAMA. « Le séquençage de l’ensemble du génome nous fournit beaucoup d’informations qu’on ne peut interpréter, car nos connaissances sont encore limitées. Il y a énormément de différences génétiques entre les individus et pour la plupart d’entre elles, nous ne savons pas si elles ont une quelconque signification. Il n’est donc pas pertinent, voire éthique, de transmettre au patient une information génétique dont on ne connaît pas l’utilité clinique. »

 

Mais les choses pourraient changer. « Nous avons le devoir de conserver ces informations, car si un jour on apprend qu’elles sont significatives, on pourra alors les révéler au patient. »

 

Des tests et des coûts

 

L’ADN génomique ayant été isolé du sang de chacun des participants à l’étude citée par le JAMA a d’abord été séquencé par la société Illumina, de San Diego. Afin d’évaluer la reproductibilité des données entre les différentes plateformes de séquençage couramment employées, l’ADN de neuf de ces participants a ensuite été confié à Complete Genomics, en Californie. Il est ainsi apparu que la détection de « délétions et insertions » de matériel génétique au niveau de nombreux (10 et 19 %) gènes reconnus pour être impliqués dans l’émergence de maladies génétiques était inégale d’une plateforme à l’autre, ce qui obligeait les spécialistes à procéder à des tests supplémentaires afin de « confirmer une information potentiellement significative ».

 

Ensuite, la centaine de variantes génétiques qui avaient été détectées chez chaque participant comme susceptibles d’accroître le risque de souffrir d’une maladie ou de modifier la réponse à certains médicaments ont nécessité une recherche dans les banques de données génétiques et la littérature scientifique afin d’évaluer leur réel potentiel pathogène.

 

Cette démarche effectuée par une équipe de trois conseillers en génétique, un pathologiste moléculaire et trois bio-informaticiens a exigé en moyenne 54 minutes d’investigation par variante, pour un coût total d’environ 15 000 $, incluant le séquençage (1000 $), mais excluant les frais associés au matériel informatique et à l’entreposage des données.

 

De plus, les six professionnels en génomique qui ont analysé ces informations en sont arrivés à des conclusions plus ou moins différentes sur le danger que laissait planer chaque variante, soulignant ainsi toute l’incertitude qui est encore associée à l’importance clinique que l’on doit accorder aux nombreuses variantes génétiques qui ont été détectées.

 

Après discussion, entre deux et six variantes génétiques jugées suffisamment probantes ont été révélées à chaque participant et aux médecins traitants, qui ont prescrit quelques tests diagnostiques ou une consultation chez un spécialiste pour un coût total ne dépassant pas les 1000 $.

 

Une mutation potentiellement mortelle

 

Le séquençage complet du génome a permis de découvrir chez l’une des participantes une mutation potentiellement mortelle dans le gène BRAC1, alors que l’histoire familiale de cette femme ne présentait aucun cancer du sein et de l’ovaire. Informée de son risque élevé de développer un tel cancer, cette patiente a choisi de subir une ablation chirurgicale des ovaires et des trompes de Fallope par prévention et un dépistage intensif du cancer du sein. Chez les 11 autres participants, la démarche a permis d’épingler une ou plusieurs variantes génétiques qui modifient la réponse à certains médicaments et qui permettront ainsi d’administrer un dosage plus adéquat aux personnes qui en sont porteuses.

 

Le Dr Hamet avoue que l’on a probablement exagéré quant à ce que la médecine personnalisée pouvait apporter, car celle-ci s’avère beaucoup plus complexe qu’on l’imaginait au départ. « Elle sera surtout utile pour les jeunes qui n’ont pas encore été trop influencés par l’environnement, car elle nous permettra d’appliquer tôt des mesures préventives. Son rôle est par contre inutile chez une personne qui a déjà souffert d’un infarctus ou qui est déjà obèse, car les facteurs de risque se sont déjà exprimés », précise-t-il. Son usage sera plus adapté quand « nous aurons accumulé beaucoup plus de connaissances sur le fonctionnement de notre génome dans les maladies complexes, car alors ces connaissances accéléreront l’analyse et faciliteront l’interprétation. »

 

Il rappelle que le gouvernement du Québec a investi 250 millions de dollars pour savoir comment, où, et dans quels domaines la médecine personnalisée pourrait apporter des bénéfices réels pour le patient et pour le système de santé public en diminuant les coûts des soins de santé. Il s’agit d’un projet qui permettra d’être plus réaliste tout en continuant de progresser sur une voie néanmoins très prometteuse.

2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 14 mars 2014 09 h 36

    En attendant

    En attedant les miracles de la médecine personnalisée, les médecins de maintenant pourraient commencer par mettre de côté de trop ou seulement s'appuyer sur des symptomes et analyses cliniques pour caser leurs patients dans des catégories qui leur sont familières et pour lesquelles un large éventail de médicaments existe.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 14 mars 2014 11 h 39

    250 millions.....

    250 MILLIONS!!!

    Prédire qu'un personne est à risque de développer des troubles cardiaques, du diabète, du cancer,...les compagnies d'assurance savent faire ça depuis des décennies.

    La médecine personnalisée pourrait être intéressante mais à quel prix. Et si c'est pour se faire dire que c'est trop cher à faire, on pourra répondre que c'était évident car juste pour le "où" et le "comment", ça aura coûté 250 millions aux Québécois.

    Qui a reçu cette argent?