Fermer l’Hôtel-Dieu est-il une bonne idée?

La communauté des Soeurs hospitalières de Saint-Joseph occupe un magnifique terrain adjacent à l’hôpital. Elles ont géré l'Hôtel-Dieu pendant plus de trois siècles.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La communauté des Soeurs hospitalières de Saint-Joseph occupe un magnifique terrain adjacent à l’hôpital. Elles ont géré l'Hôtel-Dieu pendant plus de trois siècles.

Lorsqu’on déambule dans la fourmilière qu’est l’Hôtel-Dieu de Montréal, difficile d’imaginer ses corridors animés rendus vides, silencieux. Peuplés peut-être des seuls fantômes des milliers de patients de soignants passés entre ses mûrs, dont ceux qui ont suivi les Soeurs hospitalières de Saint-Joseph au milieu du XIXe siècle lorsqu’elles ont quitté le site original de l’hôpital fondé par Jeanne-Mance il y a près de 375 ans. Déclaré bâtiment excédentaire par Québec dans la foulée de la construction du nouveau CHUM, est-ce le destin qui guette l’établissement patrimonial, sis sur un terrain de grande valeur au pied du mont Royal ?

Des sommes considérables — quelque 50 millions de dollars — ont été investies pour mettre l’hôpital au goût du jour. Aussi, il est probablement moins vétuste que des établissements plus récents qui attendent toujours des rénovations. À l’urgence, dans la quinzaine de salles d’opération et dans plusieurs unités de soins, les travaux n’ont pas dix ans.

En novembre, Québec a nommé un groupe d’experts chargé de le conseiller sur l’avenir de l’Hôtel-Dieu, de la partie de l’hôpital Notre-Dame qui ne figure pas aux plans du futur hôpital de proximité, de l’hôpital Royal Victoria et de l’Hôpital de Montréal pour enfants. Les recommandations de Marie Lessard, Claude Corbo et Cameron Charlebois sont attendues ce printemps.

 

Soins de proximité menacés

 

La visite des lieux ne laisse pas une impression de vétusté.

Pavillon Le Royer, une femme atteinte de cancer semble trouver quelque sérénité à plonger son regard sur le jardin enneigé des Soeurs hospitalières de Saint-Joseph, voisines, dont la verrière de la salle d’attente de la Clinique du sein donne une vue en plongée, avec le mont Royal en arrière-plan.

Dans une unité silencieuse et aseptisée, les soignants tentent de rendre supportable la vie de grands brûlés. Dans les soins intensifs et l’urgence, réaménagés, les soignants s’affairent, les malades ne manquent pas, mais on n’y est pas à l’étroit non plus.

Pavillon Marie-Morin. Un corridor vaste et lumineux, larges boiseries d’un autre siècle. Derrière les portes, des salles de réunion et des bureaux rénovés. Vides : l’administration y a séjourné brièvement avant de déménager dans la nouvelle tour du centre de recherche, au centre-ville. Seule dans son alcôve, au bout du couloir, une statue de la Vierge fleurie observe les lieux silencieux. Elle ignore encore tout du débat sur la charte des valeurs.

Formée dans la foulée du couperet qui menace de tomber, la Coalition sauvons l’Hôtel-Dieu s’est organisée. Elle calcule que l’Hôtel-Dieu aurait intérêt à conserver une urgence, des services de 1re et 2e lignes, des salles d’opération pour les chirurgies d’un jour et 150 lits d’hospitalisation. Pourquoi pas une unité de gériatrie active, par exemple ? « Avec le nouveau CHUM, nous allons perdre des lits, des places à l’urgence, des salles d’opération. La population a besoin d’un hôpital de proximité à cet endroit », juge Jean-Pierre Daubois, conseiller syndical à la Fédération de la santé et des services sociaux-CSN.

Le Dr Michel Bergeron, porte-parole pour la Coalition, s’inquiète aussi de la disparition d’un hôpital francophone. Selon lui, les établissements anglophones du CUSM sont moins menacés que ceux, francophones, du CHUM.

Les Hospitalières de Saint-Joseph, qui ont géré l’hôpital pendant plus de trois siècles, n’ont pas rappelé Le Devoir. La communauté occupe un magnifique terrain adjacent à l’hôpital.

Un enjeu municipal

 

La fermeture de l’Hôtel-Dieu est aussi un enjeu pour le boulevard Saint-Laurent, qui profite des achats faits par les employés et les visiteurs. Sans oublier l’enjeu pour les finances publiques, avec un site dont la vente pourrait rapporter gros, très gros.

À l’échelle municipale, le maire Denis Coderre dit se soucier de l’avenir du site. « Il faut non seulement protéger le patrimoine, mais aussi avoir une vision, sauver les bâtiments en leur donnant une vocation », a-t-il répondu à une question du Comité logement du Plateau-Mont-Royal la semaine dernière. Le comité lui demandait d’interdire la conversion en condominiums.

Le maire du Plateau, Luc Ferrandez, croit que bien des questions doivent être examinées. « Il y a des préoccupations de la communauté portugaise qui demande de se servir de l’Hôtel-Dieu comme hôpital de première ligne. Il y a bien sûr toute la question du logement social, le déménagement ou non des Soeurs hospitalières qui pourrait rendre possible l’accès aux jardins des Hospitalières, et la transformation du site de l’école de Jeanne-Mance en place publique. C’est un ensemble de besoins dont nous devons faire l’inventaire », croit-il.

Les Amis de la Montagne ne tiennent pas mordicus à la vocation hospitalière de l’établissement. « On se préoccupe du maintien du patrimoine et d’un développement qui corresponde aux besoins de la collectivité », explique sa directrice générale, Sylvie Guilbaut. Comme l’hôpital Royal Victoria, l’Hôtel-Dieu est situé dans une zone désignée Site patrimonial déclaré du mont Royal.

A priori, la transformation en condos ou la vente à des intérêts privés n’obtiennent pas l’approbation de Mme Guilbault. « On croit que, dans la mesure où on respecte le caractère patrimonial, on pourrait avoir une mixité de fonctions sur le site — commercial, public, communautaire. L’idéal serait que le terrain reste de propriété publique », dit-elle. Elle espère aussi que le verdissement soit au rendez-vous. « Il faut faire vivre ce lieu, pas le barricader. Il est minuit moins une. »

4 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 5 mars 2014 07 h 31

    Pour qui avoir investi 50 millions de dollars dans cet établissement?

    Espérons que ce beau batiment demeure un établissement pour l'ensemble de la collectivité, avec une fonction qui serve la collectivité.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 mars 2014 07 h 33

    Incompréhensible

    L'hôpital fondé par Jeanne-Mance ! Et celui qui possède le plus beau site. C'est sur ce site que j'aurais vu le CHUM être construit, un lieu à la fois central et peu éloigné de l'Université de Montréal. En Amérique on oublie et on détruit.

  • Simon Chamberland - Inscrit 5 mars 2014 13 h 32

    Ostentatoire

    Avec un nom comme ça, Hôtel-Dieu, la neutralité religieuse de l'État est menacée. Donc à fermer. Drainville et Lisée devraient donner leurs avis là-dessus.

    Quoique la charte-à-Drainville, c'est la charte de la catho-laïcité...

    • Bernard Terreault - Abonné 6 mars 2014 09 h 24

      Dans la très laïque France, en plein coeur de Paris, à quelques pas de Notre-Dame se trouve le très laïc "Hôtel-Dieu", apellation datant du Moyen-Âge. En Europe, on n'oublie pas son histoire. En passant, dans cette France laïque, la plupart des églises appartiennent aux municipalités, ayant été expropriées lors de la révolution de 1789, et sont entretenues par elles; elles y servent à la fois au culte et à des activités culturelles ou autres (comme ici d'ailleurs).