Tomber de sommeil…

Avec les Français, les Québécois sont les plus grands consommateurs de somnifères du monde. Remboursés par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), ces médicaments aident nombre d’aînés à recouvrer des heures de sommeil à peu de frais. Or, selon une étude menée par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM), cette solution de facilité est non seulement coûteuse pour l’État, mais aussi truffée d’effets indésirables.

 

Si les somnifères sont aussi efficaces qu’une psychothérapie cognitivo-comportementale pour prolonger la durée du sommeil, ils diminuent par contre la concentration et ralentissent les réflexes, et accroissent du coup le risque d’accidents de la route et de chutes. « [Les somnifères] agissent beaucoup plus rapidement, car ils ne nécessitent pas un reconditionnement du comportement. Mais des études ont montré que la psychothérapie entraîne un sommeil de meilleure qualité que les somnifères », affirme la gériatre Cara Tannenbaum, de l’IUGM. Plus encore, les personnes âgées qui prennent les fameuses benzodiazépines — somnifères les plus prescrits — pour traiter l’insomnie courent un risque de chute 57 % plus élevé et un risque de fracture 34 % plus grand que celles qui n’y ont pas recours.

 

Des chiffres trompeurs

 

À première vue, combattre l’insomnie à l’aide de benzodiazépines semble nettement plus économique (231 $/an) que par une psychothérapie (335 $/an). Au coût des comprimés (14,16 $/an) s’ajoute la rémunération versée au pharmacien pour traiter l’ordonnance (10,18 $ par mois) et au médecin de famille qui rédige l’ordonnance (94,67 $) pour un total de 231 $. Six séances d’une psychothérapie de groupe pour aider les aînés à surmonter leur insomnie coûtent quant à elles 240 $, auxquels s’ajoutent environ 95 $ pour payer le médecin qui prescrira ce traitement.

 

Quand on ajoute à cela les coûts liés aux chutes découlant de la prise de somnifères, la psychothérapie s’avère en fin de compte moins onéreuse que les médicaments, disent ces chercheurs. Si certaines chutes sont sans conséquence, plusieurs nécessitent une visite à l’urgence (708 $), alors que d’autres engendrent une fracture de la hanche, pour laquelle la chirurgie et l’hospitalisation entraînent des frais totalisant 41 509 $.

 

Ces coûts « cachés » ne sont pas à sous-estimer puisque les frais d’hospitalisation pour une chute oscillent autour de 30 000 $, indique Mme Tannenbaum. Quatre aînés sur dix, parmi ceux qui consomment des benzodiazépines, sont victimes de chutes. En ajoutant les frais médicaux et hospitaliers associés aux chutes supplémentaires, le coût réel moyen des somnifères s’avère alors plus élevé (1357 $/an en moyenne) que celui d’une psychothérapie (1180 $).

 

Et la psychothérapie ?

 

La chercheuse, soutenue par la chaire Michel-Saucier en santé et vieillissement de la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, déplore le fait que la psychothérapie ne soit pas remboursée par la RAMQ. « Probablement que la RAMQ n’est pas au courant que les frais qu’elle doit assumer pour remédier aux effets secondaires [blessures découlant des chutes] des somnifères sont nettement plus élevés que l’investissement qu’elle pourrait consentir à d’autres thérapies non médicamenteuses », dit-elle.

 

« Si on continue sur la même voie, ça coûtera terriblement cher au système de santé avec le vieillissement des baby-boomers. J’aimerais convaincre le gouvernement de revoir ce qu’il rembourse aux aînés, car il y a des incohérences. On rembourse les médicaments pour soulager les douleurs, mais pas la physiothérapie ! »

 

La Dre Tannenbaum juge plus salutaires les « traitements qui peuvent changer la cause du problème et non pas seulement soulager les symptômes ». La psychothérapie déboulonne certains mythes associés à l’insomnie. « Tout le monde n’a pas besoin de dormir 12 heures par nuit », dit-elle, précisant qu’après une bonne sieste d’après-midi, « une personne âgée n’a pas besoin de plus de six à sept heures de sommeil la nuit. Avec l’âge, les éveils […] plus nombreux donnent l’impression que l’on dort moins bien. Ces changements, qui surviennent avec l’âge, sont normaux ».

 

La psychothérapie aide aussi à adopter une saine hygiène de sommeil. « Même si on a mal dormi, on recommande de se lever toujours à la même heure. Si on peine à s’endormir, mieux vaut se lever pour aller lire ou regarder la télévision dans une autre pièce, ou écrire ce qui alimente notre anxiété. On évite de boire du thé, qui contient aussi de la caféine, et de l’alcool. » La tenue d’un journal quotidien (heure de coucher, de réveil, nombre de réveils et durée) aide à calculer « l’efficience du sommeil ».

 

Mme Tannenbaum souligne que la prise occasionnelle de benzodiazépines pour les aînés est aussi, sinon plus dangereuse que l’usage régulier. « Le corps n’étant pas habitué, l’effet s’avère plus puissant. Comme lorsqu’une personne ne boit de l’alcool qu’à l’occasion : elle devient ivre avec une dose moindre que si elle buvait tous les jours. »

1 commentaire
  • Andrée Habel - Inscrite 3 mars 2014 12 h 20

    RAMQ = Assurance MALADIE = Régime créé en 1969 qui profiterait d'une révision car valorise strictement l'approche médicale (et pharmacologique). Par conséquent, ce régime aux «belles apparences» enlève toute liberté de choix, pouvoir et responsabilité au «malade» face à sa SANTÉ.