Cigarette électronique: quand le moralisme nuit à la santé publique

En décembre, New York a interdit la cigarette électronique dans les établissements publics. Des vaporiums, sorte de boutiques-fumoirs, avaient ouvert dans la ville.
Photo: Agence France-Presse (photo) Spencer Platt En décembre, New York a interdit la cigarette électronique dans les établissements publics. Des vaporiums, sorte de boutiques-fumoirs, avaient ouvert dans la ville.

Paris — Rien ne justifie les limitations imposées à la cigarette électronique, dit Jean-François Etter, professeur à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Sinon une attitude moraliste et l’arrogance de certains lobbies de santé publique.

Imaginez un pays où la seule façon connue de consommer du café serait d’en fumer les grains. Les cancers du poumon se compteraient évidemment par millions puisque, comme pour la cigarette, c’est l’inhalation des produits de la combustion qui est nocive. Le jour où un petit futé proposerait de boire le café au lieu de le fumer, verrait-on les responsables de la santé publique se dépêcher de réglementer les machines à expresso et les percolateurs ?

 

C’est un peu ce qui se produit aujourd’hui avec la cigarette électronique, dit Jean-François Etter, qui enseigne à l’Institut de santé globale de l’Université de Genève. Selon ce spécialiste du tabagisme auteur de La vérité sur la cigarette électronique (Fayard), nous serions à l’aube d’une véritable révolution dans le domaine de la santé publique. La large diffusion de la cigarette électronique ainsi que des nouvelles techniques qui chauffent le tabac sans le brûler (heat but not burn) pourraient rapidement rendre la cigarette traditionnelle obsolète. Et avec elle, les cancers et les millions de morts qu’elle provoque. Mais pour cela, encore faudrait-il que les pouvoirs publics cessent de lui mettre des bâtons dans les roues, dit M. Etter.

 

Selon ce spécialiste, seuls un moralisme exacerbé, une diabolisation de la nicotine et l’arrogance de certains lobbies de la santé expliquent les restrictions aujourd’hui imposées à la large diffusion de la cigarette électronique. « C’est du moralisme, dit-il. L’attitude prohibitionniste s’explique par l’ignorance et une réaction épidermique de certains spécialistes pour qui les termes nicotine, tabac et cigarette sont tabous et pour qui tout ce qui ressemble à ces produits doit être interdit. Il s’agit souvent de réactions irrationnelles de la part de spécialistes qui ne supportent pas de ne plus être les leaders d’opinion dans leur domaine. Cette attitude est contraire à la santé publique. »


7 millions de «vapoteurs»

 

Déjà sept millions d’Européens, dont un million et demi de Français, utilisent régulièrement la cigarette électronique qui, au lieu de brûler du tabac, transforme en vapeur une solution de nicotine qui peut ensuite être inhalée. La progression du marché serait de 15 % par mois, si bien que, depuis un an, toutes les multinationales du tabac ont investi dans le secteur.

 

Pourtant, un peu partout, les responsables publics s’inquiètent. L’Union européenne vient de limiter à 20 mg/ml la concentration de nicotine des cartouches de rechange. Certains proposent même de classer la cigarette électronique dans les médicaments. En France, elle est interdite dans les lieux publics alors qu’elle ne causerait aucun tabagisme passif. Au Canada, le ministère de la Santé ne l’a pas encore autorisée, et des stocks de l’entreprise québécoise Zen Smoke ont été saisis. Un rapport français, récemment commandé par la ministre de la Santé, Marisol Touraine, admettait que la cigarette électronique ne présentait pas de dangers significatifs. On y évoquait pourtant le danger qu’elle puisse à terme inciter les jeunes à fumer.

 

« C’est le genre d’affirmations qui n’a aucun fondement scientifique, dit Jean-François Etter. Il n’y a aucune preuve que les adolescents utilisent la cigarette électronique comme passerelle vers le tabagisme. Même s’ils vont évidemment l’essayer. Au contraire, on peut logiquement croire qu’en voyant quelqu’un vapoter, ils seront incités à vapoter et non pas à fumer. »

 

M. Etter est convaincu que, si ces technologies continuent à s’améliorer, de plus en plus de fumeurs renonceront à inhaler de la fumée. Même si certaines substances nocives ont été détectées en quantité minime, les études portant sur la cigarette électronique ne montrent aucun effet indésirable grave, dit-il. « De toute façon, il n’est pas nécessaire de démontrer que la cigarette électronique est aussi inoffensive pour la santé que l’eau minérale. Il suffit qu’elle le soit nettement plus que la cigarette qui est, rappelons-le, en vente libre. »

 

Quant à la nicotine, les experts s’entendent pour dire qu’aux doses utilisées par les vapoteurs, elle n’est pas toxique, même à long terme. Jean-François Etter refuse même de parler de dépendance. « On ne peut pas vraiment parler de dépendance à la nicotine puisque la définition de la dépendance implique un usage compulsif associé à des problèmes de santé. Or, la nicotine n’a rien à voir avec l’alcool, l’héroïne ou le tabac puisqu’il n’y a pas de facteur de risque. On pourrait la comparer au sucre qui suscite aussi à un usage compulsif. Pourtant on ne parle pas de dépendance au sucre. »

 

Trop peu de nicotine

 

Selon le spécialiste, le défaut des produits actuels serait justement qu’ils ne fournissent pas la nicotine assez vite et en assez grande quantité pour concurrencer vraiment la cigarette. C’est ce qui explique, dit-il, que le taux de conversion des fumeurs vers la cigarette électronique reste relativement faible (entre 12 et 14 %). « Ce n’est pas suffisant pour convaincre les gros fumeurs. Beaucoup de fumeurs ont besoin de concentrations entre 30 à 40 mg/ml. Il ne sert à rien de limiter la concentration. Ces décisions ont été prises par des fonctionnaires sans aucune base scientifique. Le plafond de 20 mg imposé par Bruxelles est une pure fantaisie. »

 

Jean-François Etter est persuadé que les fabricants qui parviendront à offrir un produit délivrant plus de nicotine et en quantité suffisante domineront le marché à l’avenir. C’est une question de taille des gouttelettes, de degré d’acidité de la vapeur, de ratio de nicotine et de durée de l’apnée après l’inhalation.

 

En Amérique du Nord, Lorillard (Skycig), Altria (MarkTen) et British American Tobacco (Vype) ont tous investi dans la cigarette électronique. Selon M. Etter, ces majors ne souhaitent pas connaître le destin de Kodak qui a fait faillite faute d’avoir su passer de la photo argentique à la photo numérique. Parmi les obstacles à la cigarette électronique, il note que « certains ont beaucoup de difficulté à se faire à l’idée que l’industrie du tabac est en train de se convertir et qu’il faudra peut-être la considérer bientôt comme un partenaire et non plus comme un ennemi ».

 

Pour autant qu’on laisse ce nouveau marché se substituer à celui de la cigarette et qu’on évite les lois qui forcent les fumeurs à se procurer leur nicotine en la fumant, on aura réglé un immense problème de santé publique, dit M. Etter. Quant à la consommation de nicotine, « on peut y être opposé et prôner l’abstinence. Pourquoi pas ? Mais ce n’est plus qu’une question morale. Il faut alors laisser tomber les masques et cesser d’invoquer la santé publique ».

9 commentaires
  • Alexie Doucet - Inscrit 28 janvier 2014 08 h 07

    Réponse d'un bouc émissaire

    En termes de toxicité annuelle, comment la cigarette se mesure-t-elle avec une automobile?
    À quand l'interdiction d'annoncer des automobiles à la télé?
    À quand l'interdiction des parfums dans les restaurants, quand on sait qu'ils altèrent le goût des aliments?
    Est-ce que le fumeur électronique assis à la table d'à côté nous indispose réellement? et davantage que l'allée des produits de nettoyage au supermarché?
    Posons-nous donc les bonnes questions et cessons de toujours s'attaquer aux mêmes!

    • Charles Lebrun - Abonné 28 janvier 2014 09 h 44

      Je vous donne tout à fait raison!

      Je "souffre" d'un nez hyper sensible! Ce qui fait que je ne peux fréquenter aucun lieu public où je dois rester en place (restos, cinés, salles de spectacles, théâtres, bars) tout ça à cause des parfums! Et pourtant, on ne les interdit pas! Je n'ai pas de vie sociale (ou presque) à cause de celà... Et je ne suis pas le seul que le parfum incommode! Vous-même en parlez! Quand on va au resto et que l'on veut apprécier un met, le nez y est pour 90% dans le goût! Faites le test: bouchez-vous le nez et mangez quelque chose, vous serez surpris... ça ne goûte rien!

      Et que dire du "mélange" des fragrances dans une salle de spectacle! Tout simplement insupportable!!! Mais le parfum est tellement "tendance"!!! Faut même pas penser à une forme de législation!!! Personnement je tolère plus facilement l'odeur de la cigarette que celle des multiples parfums!!!

    • Paul Gagnon - Inscrit 28 janvier 2014 09 h 46

      J'ajouterais, si vous le permettez, le bois de chauffage en ville dont on sait qu'il est extrèmement toxique depuis des années, autant que l'automobile en fait en certaines journées et donc au moins autant que la cigarette.
      Pourtant presque rien n'est fait pour en interdire l'usage.

    • Sylvain Auclair - Abonné 28 janvier 2014 11 h 18

      Monsieur Gagnon,
      Voici un extrait du Règlement sur la construction et la transformation de bâtiments de la Ville de Montréal (11-018)

      12. L'installation, à l’intérieur d’un bâtiment, de tout appareil ou foyer permettant l'utilisation d'in combustible solide est interdite.
      Malgré le premier alinéa, l'installation d’un appareil à granules certifié EPA ou CAN/CSAB415.1 est autorisée.
      Le présent article ne s'applique pas à un appareil utilisé pour la cuisson des aliments, à des fins commerciales, installé dans un immeuble situé à un endroit où l’usage commercial est
      autorisé.
      Aux fins du présent article, l'installation inclut le remplacement.

    • Paul Gagnon - Inscrit 28 janvier 2014 16 h 14

      @Sylvain Auclair
      Et pour ceux qui sont déjà installé?
      Et pour Longueuil?

  • Jean Lacoursière - Abonné 28 janvier 2014 09 h 19

    La dépendance au sucre existe

    Étonnament, monsieur Etter ignore les recherches montrant que le sucre est de plus en plus considéré comme une drogue. Exemple ici:

    http://www.plosone.org/article/info:doi/10.1371/jo

  • Normand Murray - Inscrit 28 janvier 2014 12 h 42

    On est des enfants.

    A demandé sans cesse aux gouvernement de nous dictés comment réagir face a tout bien la résultante fait de nous des enfants qu'ils faut encadrés on est rendu que notre jugement ne suffit plus on se dit attendons que le gouvernement nous dictes notre façon de vivre quel beau signe de maturité sociale.

  • Jean Ronsard - Inscrit 28 janvier 2014 17 h 42

    De la science s'il vous plait

    La directive qui risque d'être votée au niveau européen (Directive sur les produits du tabac : article 18 sur la cigarette électronique) repose sur une idéologie comme l'ont bien mis en évidence plusieurs scientifiques spécialistes des addictions dont le Professeur Etter : http://www.absolut-vapor.com/addiction-tabac/les-e

    Ce n'est qu'en s'appuyant sur les études scientifiques en cours que l'on parviendra à une législation juste. Et pitié arrêtons d'infantiliser les citoyens !

  • Marc Bergeron - Inscrit 28 janvier 2014 18 h 09

    @Sylvain Auclair

    "permettant l'utilisation d'in combustible solide est interdite" a ce que je sache des granules sont aussi solides sauf qu'en terme de rejet de particules fines ce type de combustion est un petit peu moins polluant en rejet de particules fines 2.5. Voici les comparaisons. Un poêle a combustion lente (vieux appareils) rejette en 9 heures l'équivalent d'une année automobile à essence ou 18000 kilomètres, Un poêle certifié EPA en 2.5 jours ou 60 heures = une année automobile et les granules en 6.25 jours = une année automobile. C'est le phénomène de combustion de solide qui pollue tant et est une grande cause dans la formation du smog.
    De plus, si ma mémoire est bonne, une des provinces de l'est N.B ou NÉ on une règlementation sur le parfum depuis plusieurs années.
    La mode des contacts, moins de travail de faire intervenir toujours les mêmes personnes et souvent avec aucune compétence particulière, nous exposent tous à une désinformation. Quand on parle de santé exemple on dirait que la cigarette est la seule responsable des cancer du poumon et pourtant: radon, produits toxiques, fumée de charbon, bois, biomasse etc, tout comme la pollution de l'air pour avoir entendu ce que disent les lobbyistes, pour sauver la planète, on a évacuer le dossier de la pollution de l'air et laisser croire que certaines solutions allaient réduire la pollution de l'air quand dans les faits, c'est le contraire. La biomasse, le chauffage au bois augmente subtentiellement la pollution tout comme le diesel et les moteurs a deux temps. On y retrouve moins de GES et beaucup plus de pollution de l'air que le pétrole exemple. Un désiquilibre dans les médias qui cause la désinformation. Je nomme ça la dictature des experts, ou vedettes incompétentes.