Des médecins refusent de traiter des enfants par «préférence personnelle et professionnelle»

Les médecins ne peuvent normalement pas trier leur clientèle en fonction de l’âge.
Photo: Agence France-Presse (photo) Fred Dufour Les médecins ne peuvent normalement pas trier leur clientèle en fonction de l’âge.

Une mère de famille excédée de se voir refuser l’accès à la clinique sans rendez-vous de son quartier qui refuse les enfants lors de certaines plages horaires porte plainte au Collège des médecins.

Marie-Ève, mère de deux enfants, habite l’Ouest-de-l’Île. À plusieurs reprises, la secrétaire du centre médical Brunswick, à Pointe-Claire, a refusé d’inscrire un de ses enfants au sans rendez-vous.

 

En début de semaine, la situation s’est reproduite. Sa fille se plaignait de douleur à l’oreille — manifestement une otite. « J’ai appelé à la clinique pour savoir s’il restait de la place, raconte Marie-Ève, qui préfère ne pas dévoiler son nom. La secrétaire m’a dit qu’il fallait venir avant 17 h, car le médecin de soir ne prend pas les enfants. » La secrétaire lui propose alors de venir le lendemain matin, alors qu’un autre médecin sera de garde. « Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive », déplore la jeune maman, qui a contacté Le Devoir. Une deuxième mère de famille a confirmé que cette situation lui était arrivée « régulièrement » à cette même clinique, mais qu’elle n’avait pas porté plainte. Une troisième raconte également qu’après l’avoir fait attendre 45 minutes avec son bébé de 11 mois, la secrétaire lui a finalement signifié de se rendre dans une autre clinique du quartier.

 

Le Code de déontologie pourtant clair

 

Marie-Ève porte maintenant plainte au Collège des médecins.

 

Sa porte-parole, Leslie Labranche, confirme qu’un médecin ne peut « faire de tri de sa clientèle en fonction de l’âge ». L’article 23 du Code de déontologie le prohibe formellement. « Le médecin ne peut refuser d’examiner ou de traiter un patient pour des raisons reliées à la nature de la déficience ou de la maladie présentée par ce patient ou pour des raisons de race, de couleur, de sexe, de grossesse, d’état civil, d’âge, de religion, d’origine ethnique ou nationale ou de condition sociale de ce patient ou pour des raisons d’orientation sexuelle, de moeurs, de convictions politiques ou de langue ; il peut cependant, s’il juge que c’est dans l’intérêt médical du patient, diriger celui-ci vers un autre médecin », peut-on y lire.

 

Le Dr Peter Daignault, qui était de garde lors de l’incident selon la secrétaire de la clinique jointe jeudi, ne fait pas l’objet de limitation de pratique qui, à la connaissance du Collège, pourrait justifier son refus de traiter des enfants. « Si la personne porte plainte, le syndic pourra vérifier si ses raisons sont fondées », dit Mme Labranche. Elle ajoute que le syndic reçoit quelques plaintes par an concernant l’article 23 du Code de déontologie, mais que le tri de clientèle n’est pas un problème qui est souvent porté à son attention.

 

Le centre médical Brunswick est par ailleurs accrédité Groupe de médecine familiale depuis 2012 et Clinique réseau depuis 2008, et reçoit à ce titre des subventions de fonctionnement. C’est un important GMF qui comptait 27 médecins lors de son accréditation.

 

Selon le centre médical Brunswick, qui confirme que le Dr Daignault ne voit pas les enfants, il est très rare que les parents se voient refuser l’accès au sans rendez-vous. « Ça n’arrive presque jamais, assure Stéphanie Kattas, la directrice des opérations et de l’administration. Normalement, un pédiatre ou un autre médecin est présent en même temps que ce médecin pour assurer l’accès à cette clientèle. » Elle explique que le Dr Daignault ne traite pas les enfants par « préférence personnelle et professionnelle » et qu’il n’est pas à l’aise. « Nous avons d’autres médecins qui offrent la meilleure qualité de soins possible pour les enfants. Nous avons toujours une solution pour pallier. »

 

Le CSSS de l’Ouest-de-l’Île a refusé de commenter, alléguant que les droits des médecins relevaient du Collège.


Phénomène isolé ?

 

Le phénomène est-il isolé ? D’autres parents ont vécu la même expérience ailleurs. À la clinique La Cité à Montréal, une jeune mère requérant un rendez-vous pour un problème avec sa fille de 11 mois s’est fait clairement répondre : « Les médecins ici ne sont pas à l’aise avec les petits bébés. Ils ne peuvent pas refuser de la voir, mais je préfère vous le dire », a indiqué la réceptionniste. Celle-ci a par ailleurs précisé que la clinique n’avait le droit de refuser aucun patient réclamant un rendez-vous pour son enfant, mais dirigeait souvent les parents d’enfant en bas âge à une autre clinique du secteur, sauf en présence de symptômes d’apparence simple, comme une otite.

 

Un autre parent a aussi raconté au Devoir qu’un médecin de famille avait refusé de suivre ses enfants, affirmant ne pas accepter de mineurs parmi sa clientèle.

 

La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) croit qu’un médecin doit éviter les situations où il devra traiter des cas où il ne se sent pas à l’aise. « Sur le plan individuel, mieux vaut ne pas s’occuper d’un patient si on ne s’en sent pas les compétences », dit son président, le Dr Louis Godin. « Mais tu ne dois pas te placer toi-même dans une situation où il y a une forte probabilité que tu voies des enfants. Si tu es seul au sans rendez-vous, il y a toutes sortes de clientèles, tu dois pouvoir faire face à la musique », nuance le Dr Godin. Refuser systématiquement les enfants dans un sans rendez-vous est un comportement « plus difficile à justifier », dit-il.

 

Selon le Dr Godin, alors que la médecine de famille tend non seulement à se complexifier, mais aussi à se spécialiser, le phénomène de la segmentation des pratiques prend de l’ampleur. « Certains médecins font beaucoup de pédiatrie, d’autres de gériatrie. À partir de ce moment-là, il faut s’organiser pour travailler dans des milieux qui nous conviennent. »

15 commentaires
  • Lise cloutier - Inscrite 14 décembre 2013 09 h 34

    Inacceptable

    Nos enfants sont des êtres à part entière, nulle discrimination médecin ne peut manquer de porter assistance à une personne, si petite soit-elle, dans un besoin médical...que l'Ordre des médecins cesse de protéger ses membres à tout prix !!

    • Nicole Bernier - Inscrite 14 décembre 2013 10 h 58

      QU'est-ce qui est le plus innacceptable, Madame Cloutier?

      Quand une mère (ou un père) s'offusque parce qu'un médecin ne veut pas avoir des "mineurs parmi sa clientèle" ou le fait que le médecin se sente incapable 'sexuellement ou techniquement ou émotionnellement" de traiter un mineur? (ce qui est sûrement une très bon choix dans bien des circonstances puisque ma soeur n'aurait pas pu être agressée par lui, d'ailleurs, s'il y avait une politique où tout enfant mineur ne peut rester seul avec un médecin, ce règlement aurait permis à ma mère de ne pas laisser sa fille mineure entre les mains d'un médecin pédophile et éviter des traumatismes importants)

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 14 décembre 2013 14 h 28

      Mme. Bernier, votre commentaire dépasse les balises de l'article. On ne parle pas ici de d'actes criminels mais simplement de médecins refusant de de voir et de soigner des patients.

      Pourquoi font-ils des études en médecine et se spécialisent-ils en tant qu’urgentologues si par la suite, ils refuser des patients? Pour le salaire uniquement?

      Nous sommes tous obligés dans le cadre de nos professions à faire face à des situations avec lesquelles nous sommes plus ou moins familiers ou l'aise. Le sens du professionnalisme demande qu'on le fasse de notre mieux surtout si c'est pour aider autrui.

      Et dire que l'on force les chômeurs a accepté des emplois dans des domaines n'ayant rien à voir avec leurs qualifications mais on permettrait au médecin, grassement payés par l'état, de choisir leurs clients. Je trouve cela totalement ridicule.

      Nicolas B.

    • Nicole Bernier - Inscrite 14 décembre 2013 18 h 05

      M. Bouchard, selon ce que je sais, travailler dans une clinique n'a rien à voir, dans la définition des tâches, avec le fait d'être un urgentologue, lequel selon ce que je sais, travaille dans une hopital ou intervient sur les sites d'accidents...Peut-être que je me trompe... D'ailleurs une "otite" n'a rien d'une urgence, je ne connais aucun parent qui n'a pas eu à faire face aux pleurs de son enfant malade, cela n'en fait pas une urgence. Donc, vous même vous êtes sorti du champs de l'article

      En fait, les balises de cet article appellent à plein d'interprétations possibles... et il est davantage construit pour soulever l'indigation que de faciliter un débat entre les droits professionels et les droits individuels

    • Nicole Bernier - Inscrite 14 décembre 2013 18 h 20

      Je fais maintenant partie de la catégorie "gériatrie' et je vous assure que les médecins que j'ai aimés pour les enfants n'ont rien à voir avec ceux qui sont capables de créer un bon lien de confiance, en quelques minutes, avec un vieux ou une vieille... Je préfère qu'un médecin me dise je ne suis pas confortable avec les vieux ou avec les enfants, et que je puisse faire un choix éclairé en fonction de mes besoins...

      Je ne comprends pas qu'on exige d'un professionnel qu'il soit bon sur tous les fronts...

  • claude laval - Inscrit 14 décembre 2013 09 h 43

    médecin sélectif...

    Après le refus de certains médecins de soigner des fûmeurs d'autres refusent les enfants. Ont-ils prêter serment d'Yppocrate ou d'hyppocrite?

    • Nicole Bernier - Inscrite 14 décembre 2013 11 h 03

      En fait, qui est hypocrite? Il me semble que ceux qui revendiquent le droit de se faire servir sur la base de leurs choix individuels manquent de congruence car rien n'oblige cette mère à toujours se rendre à ce même point de service, il y a les urgences si la vie des enfants est en danger

      Cet article pourrait donner un éclairage beaucoup plus intéressant au débat sur les droits des professionnels de faire des choix personnels finissant par avoir des conséquences sur la clientèle, dont celle des enfants dans ce cas-si, si l'auteur avait mis en relief des peurs qui appartiennent à notre société derrière ces décisions, si l'auteur avait questionné des choix de société valorisant la spécialisation professionnelle, le manque de généraliste et le fait que comme parents inquiets, il est difficile de se rappeler les règles du jeu de notre société surtout dans une société où les individus sont rois.

  • Robert Boyer - Inscrit 14 décembre 2013 10 h 18

    Ridicule

    Je trouve le médecin et la clinique sans coeur, mais malheureusement je sais que le collège va donner raison au médecin, car nous les pauvre petits ne somme que des numéro.

    J'aimerais sincèrement que Marie-Ève remporte sa bataille , pour cela nous chaque individus qui sommes soigné dans ses cliniques, hôpitaux, devrions aussi porter plaintes en masse afin que les lois et réglements changent. Cet enfant et sa mère ne demandais que de l'aide , cet enfant souffre et sa mère aussi et maintenant sa mère souffre pshychologiquement ou du moins elle vit un stress supplémentaire avec le dépôt de sa plainte.

    Allez y tous si maintenant nous somme léser dans nos droits déposons plainte.

    Bonne chance Marie-ève

  • Jacques Beaudry - Inscrit 14 décembre 2013 10 h 33

    vers le bon médecin

    Si mon enfant devait être vu par un médecin qui n'est pas à l'aise avec les enfants je me dirigerais vite et pas à peu près vers une clinique en mesure de bien recevoir mon enfant. Une plainte au Conseil des médecins...faut le faire.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 14 décembre 2013 13 h 10

      Il s'agit d'un Groupe de Médecine Familliale. Il est quand même inconcevable qu'un médecin de cet acabit se retrouve là. Ridicule.

  • France Marcotte - Inscrite 14 décembre 2013 15 h 37

    À prendre avec des pincettes

    Cette photo est extraordinaire.

    Le médecin garde ses distances d'avec l'enfant comme si celui-ci était radioactif ou fragile comme du verre.

    Ah l'empathie, le don des soi des médecins!