Toxicomanie - Ottawa refuse un traitement à l’héroïne pourtant reconnu

Des toxicomanes ont recommencé à s’injecter de l’héroïne achetée dans la rue à la suite de la décision fédérale d’interdire la prescription médicale d’héroïne thérapeutique.
Photo: La Presse canadienne (photo) Darryl Dyck Des toxicomanes ont recommencé à s’injecter de l’héroïne achetée dans la rue à la suite de la décision fédérale d’interdire la prescription médicale d’héroïne thérapeutique.

De nombreuses sommités de la communauté médicale canadienne déplorent publiquement la récente décision du gouvernement fédéral d’interdire la prescription médicale d’héroïne thérapeutique aux personnes dépendantes et réfractaires au traitement conventionnel à la méthadone, alors que plusieurs études scientifiques à travers le monde ont prouvé l’efficacité de cette approche.

 

Le projet NAOMI (North American Opiate Medication Initiative) qui s’est déroulé de 2005 à 2008 à Montréal et à Vancouver auprès de personnes dépendantes à l’héroïne a montré que l’administration sous supervision médicale de diacétylmorphine, la substance active de l’héroïne, s’avère très efficace pour stabiliser les individus réfractaires aux traitements conventionnels de substitution, comme la méthadone et la buprénorphine, qui peuvent être ingérées par voie orale. « De plus, des résultats similaires ont été obtenus en Suisse, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre et en Espagne », relate la Dre Suzanne Brissette, du Service de médecine des toxicomanies du CHUM, avant d’expliquer que « l’héroïne pharmaceutique [diacétylmorphine] est beaucoup plus propre que l’héroïne illicite que l’on vend dans les rues. Elle permet de sortir du narcotrafic. Comme elle est prescrite par un médecin, elle devient donc un traitement. La dose est évaluée par un médecin afin d’obtenir une réponse clinique exempte d’intoxication. Les personnes s’injectent [le produit]dans une clinique sous supervision médicale et non pas dans la rue. De plus, il s’agit pour ces personnes d’une porte d’entrée dans le réseau de la santé. Dans ces cliniques, les personnes ne reçoivent pas seulement leur dose d’héroïne, mais aussi des soins pour tous leurs autres problèmes de santé, des services psychosociaux et de l’aide à l’hébergement. »

 

De plus, des études européennes ont montré qu’après deux ans d’un tel traitement, le tiers des personnes avaient évolué vers un traitement plus conventionnel. « Pour d’autres personnes, cela prendra cinq ans en raison de la grande variabilité individuelle. Mais la très grande majorité évoluera à plus ou moins brève échéance vers des traitements plus conventionnels. […] Il restera un petit groupe d’irréductibles qui ne répondra pas. Mais cela est comparable à ce qui s’observe dans tous les autres domaines de la médecine. […] L’abstinence définitive est rarement atteignable. Les gens rechutent non pas par manque de motivation, mais parce que des changements sont survenus dans le cerveau et qu’ils ne sont probablement pas réversibles », affirme la Dre Brissette.

 

Les chercheurs de Vancouver ont lancé en 2011 le projet SALOME (Study to Assess Long-term Opioid Medication Effectiveness) qui vise à vérifier si l’hydromorphone (HDM ou Dilaudid), un dérivé de la morphine qui est couramment prescrit aux patients ayant subi une chirurgie, est aussi efficace que la diacétylmorphine (ou héroïne thérapeutique) auprès des personnes dépendantes et réfractaires aux traitements conventionnels. Ce projet, qui n’a malheureusement pas reçu le soutien du gouvernement libéral du Québec, a été inspiré par des résultats préliminaires positifs obtenus dans l’étude NAOMI.

 

Pour les participants de SALOME qui, à la fin de l’étude n’ont pas trouvé de réconfort avec les traitements substitutifs à l’héroïne, les médecins ont soumis des demandes au Programme d’accès spécial (PAS) de Santé Canada afin d’autoriser par compassion la prescription de diacétylmorphine à ces personnes. Une vingtaine de ces demandes ont été approuvées par les fonctionnaires de Santé Canada. Mais elles ont été révoquées le 3 octobre dernier par la ministre de la Santé, Rona Ambrose, qui a changé les règles du PAS afin que soit refusé tout traitement clinique à l’héroïne thérapeutique.


La Déclaration d’Helsinki violée

 

Pour le rédacteur en chef du Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC), John Fletcher, cette décision viole la Déclaration d’Helsinki de l’Association médicale mondiale selon laquelle les organismes subventionnaires, les chercheurs et les gouvernements du pays dans lequel se tiennent les essais cliniques sont tenus d’offrir à tous les participants à un essai clinique l’accès au traitement qui a été reconnu comme bénéfique pour eux. « Ceux qui soutiennent la recherche ont le devoir d’agir d’une manière éthique qui n’exploite pas les participants à une recherche », écrit-il dans un éditorial publié lundi dans le JAMC. « L’annonce de la ministre a sapé les démarches des chercheurs de l’Université de la Colombie-Britannique, des Instituts de recherche en santé du Canada [IRSC] et des fonctionnaires de Santé Canada » visant à assurer un accès à la médication une fois l’étude terminée. « Le moment de dire non à cette recherche était avant qu’elle soit financée et avant que le premier patient soit recruté. L’accès spécial à ce médicament doit continuer pour chacun des participants qui en a besoin », conclut-il.

 

« C’est un domaine de la médecine où, malgré la présence de données probantes très solides, les gouvernements, pour des raisons purement politiques, refusent de reconnaître la validité de ces traitements-là », déplore la Dre Brissette.

 

Comme en écho à l’éditorial du JAMC, le Centre de recherche et d’aide pour narcomanes (CRAN) et ses partenaires, le CHUM et la Clinique Herzl de l’Hôpital général juif, publient ce mardi une lettre dans laquelle ils font part de leur « incompréhension qu’un programme dont l’efficacité a été prouvée scientifiquement, ici et en Europe, disparaisse au nom de la Stratégie nationale antidrogue ». Les signataires manifestent leur vive inquiétude sachant que « désespérées, [les personnes ayant participé au projet NAOMI] se sont remises à consommer des drogues illicites, d’autres se sont suicidées ».

 

« Pourquoi certaines personnes doivent mourir à la fin d’un programme de recherche parce qu’ils n’ont plus accès au traitement qui s’est avéré efficace pour eux ? », se demandent les chercheurs qui mènent le projet SALOME.

À voir en vidéo