Le réseau n’a pas su s’adapter au vieillissement de la population

Thierry Haroun Collaboration spéciale
L’accès au réseau des soins de santé est souvent compromis pour les aînés de plus de 85 ans.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’accès au réseau des soins de santé est souvent compromis pour les aînés de plus de 85 ans.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé septembre 2013

Avoir accès à la première ligne de soins du réseau québécois de la santé et des services sociaux est érigé au rang des priorités par plusieurs experts qu’a consultés Le Devoir. Regards croisés sur la porte d’entrée de ce secteur.

Michèle Charpentier est professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. Sa grande préoccupation concerne l’accès à la première ligne de soins de notre système de santé pour les personnes âgées, particulièrement les plus vulnérables, telles les femmes à faible revenu ou encore ceux et celles qui n’ont pas d’enfant ou de proche pour s’occuper d’eux en cas de besoins importants ou de suivi après une intervention. Et si rien n’est fait pour régler ce problème, il ira en s’aggravant, en raison du vieillissement de la population. Son message est pour le moins clair et sans équivoque.

« Il faut d’abord rappeler qu’on s’est donné un réseau qui couvre à la fois la santé et les services sociaux. À ce titre, il y a ici une vision globale en ce qui concerne le bien-être des gens. Mais on observe qu’il y a des brèches dans l’accès à ce réseau. Cet accès commence à être compromis particulièrement pour les plus vulnérables, soit les aînés et ceux du grand âge qui ont plus de 85 ans. Je constate que ce problème touche les femmes seules et les personnes qui ont peu de revenus. Je me souviens d’une dame de 96 ans qui m’avait dit avoir l’impression que les personnes âgées n’avaient plus leur place dans le réseau de la santé », souligne Mme Charpentier, qui a une formation en travail social et en droit de la santé.

 

Difficile suivi

L’une des failles de notre système de santé universel, dit-elle, se trouve dans le suivi. « S’il y a une situation urgente à la suite, par exemple, d’une chute, le réseau répondra adéquatement. La personne sera hospitalisée et soignée. Par contre, on est pressé de la retourner à la maison. Or, une fois à la maison, c’est le CLSC qui doit prendre la relève. Sur le plan du maintien à domicile, le CLSC n’offre que deux ou trois heures par semaine. C’est très peu pour quelqu’un qui est seul et qui pourrait risquer de chuter à nouveau. Cette personne peut aussi avoir des problèmes pour se faire à manger. Alors, c’est la famille - pour ceux qui en ont une - qui va suppléer », note encore l’experte.

Reste que, s’il survient un autre événement malheureux à cette même personne, soumet-elle, le tout se complique drôlement. « Cette personne retourne à l’hôpital, où on la stabilise. À ce moment-là, on s’aperçoit que le retour à la maison est compromis, et ça se complique parce que, pour avoir accès à un CHSLD, il faut que votre cas soit très lourd, il faut être en très grande perte d’autonomie. » Va pour les personnes qui peuvent se payer des services dans le secteur privé, dit-elle, « ou celles qui sont en couple ou qui ont des enfants », sinon « c’est un vrai parcours du combattant pour trouver un endroit, parce qu’il y a peu de places dans les CHSLD ».

Selon elle, le réseau n’a pas su s’adapter au vieillissement de la population et à toute sa complexité. « Les parcours du vieillissement sont beaucoup plus complexes et la personne finit par être un véritable voyageur au sein du réseau. De plus, et il faut bien le dire, le réseau est à bout de souffle, les préposés et le personnel soignant sont épuisés, c’est inquiétant. C’est comme si on avait déshumanisé notre réseau. C’est comme si on avait oublié qu’on avait fait le choix collectivement de s’offrir un système de santé de qualité qui soit accessible et adapté à la réalité des gens, compte tenu aussi des inégalités sociales », note Mme Charpentier.

 

Briser les moules

De son côté, André-Pierre Contandriopoulos, professeur titulaire à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, constate aussi un problème d’accès à ce qu’il qualifie de médecine de proximité, notamment l’accès à un médecin de famille. « Oui, il y a un problème d’accès à la première ligne. Et c’est contraire à l’esprit même du réseau de la santé. Écoutez, il n’est pas normal d’attendre six mois pour rencontrer son médecin de famille. C’est un délai inacceptable. » Et, pour lui, une urgence est « un endroit où se manifestent les problèmes du système de santé. L’urgence est la manifestation de quelque chose qui ne marche pas, parce que les soins de proximité ne sont pas structurés comme il se doit. » Pour ce faire, dit-il, « il s’agit par exemple de repenser le partage des responsabilités entre les médecins, les infirmières, les infirmières praticiennes, les pharmaciens… » Ce qui, par conséquent, ne se fait pas « sans briser les moules, briser les barrières et les conventions collectives », fait valoir le chercheur.

Cela dit, le Dr Rénald Bergeron, doyen de la Faculté de médecine de l’Université Laval, est bien au fait du problème relatif à l’accès à la première ligne de soins. Et, en amont de cet enjeu, qui concerne tous les Québécois, figure la formation des médecins de famille. « Notre mission, à titre de faculté, est d’assurer cette formation. Nous nous efforçons donc de poursuivre la consolidation de la première ligne de soins, qui est essentielle pour notre réseau. »

De manière concrète, dit-il, la médecine familiale compte pour 49 % des entrées, cette année, dans les quatre facultés de médecine de la province, comparativement à 40 % il y a cinq ans, par rapport à un objectif gouvernemental de 55 %. Si on note un bond important sur le plan des inscriptions au cours des ans, le défi demeure de poursuivre dans ce sens. « Il faut continuer à travailler afin de rendre attrayante cette profession. Et, pour ce faire, on se doit de travailler conjointement avec les instances concernées, telles que le ministère de la Santé, les fédérations des résidents et des étudiants et les fédérations de médecins. »

Et la recherche ne doit pas être exclue de cet enjeu, bien au contraire, rappelle le Dr Bergeron. « Il faut poursuivre le développement de la recherche en santé et particulièrement la capacité de recherche en première ligne. Nous avons d’ailleurs des travaux en cours dans cette optique entre les quatre facultés, le Fonds de recherche du Québec en santé et l’Institut de recherche en santé du Canada », note le docteur, qui précise que, dans une perspective globale d’offre des services de soins à la population, « il faut s’assurer par ailleurs que la première ligne ne soit pas isolée. Il faut qu’elle ait accès aux spécialités, de sorte que le patient puisse se déplacer d’une ligne à l’autre ».


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