Soins à domicile - Le virage proposé exigera plus de ressources

Caroline Rodgers Collaboration spéciale
La présidente de l’APTS, Carole Dubé, se dit satisfaite du virage proposé par le gouvernement pour favoriser les soins à domicile.
Photo: Source APTS La présidente de l’APTS, Carole Dubé, se dit satisfaite du virage proposé par le gouvernement pour favoriser les soins à domicile.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé septembre 2013

D’ici 20 ans, un Québécois sur quatre aura 65 ans ou plus. En 2031, on estime que 200 000 personnes nécessiteront des soins de longue durée en établissement, tandis que de 90 000 à 292 000 autres devront recevoir des soins à domicile, selon l’Institut national de santé publique du Québec. Dans ce contexte, le gouvernement a indiqué sa volonté de prendre un virage vers une amélioration des soins à domicile, en publiant le printemps dernier son livre blanc, L’autonomie pour tous.

 

Le virage proposé pour les soins à domicile est souhaitable, disent les grands syndicats représentant les professionnels de la santé, mais il nécessitera l’ajout de ressources supplémentaires pour que soient atteints ses objectifs.

 

« Pour nous, c’est un virage positif. L’amélioration des soins à domicile fait en sorte que les gens seront moins hospitalisés. D’une part, c’est ce qu’ils souhaitent en majorité : demeurer à la maison le plus longtemps possible. D’autre part, cela représente une économie pour le réseau de la santé, car l’hospitalisation coûte très cher », dit Carole Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

 

L’APTS représente 30 000 professionnels et techniciens de la santé d’une soixantaine de métiers différents : travailleurs sociaux, psychologues, organisateurs communautaires, physiothérapeutes, ergothérapeutes, technologues en radiologie, technologistes médicaux et nutritionnistes, entre autres.

 

Le fait d’améliorer les soins à domicile favorise du même coup l’accessibilité aux soins, souligne Mme Dubé.

 

« Actuellement, la population a de bons services, mais ce qui est plus difficile, c’est d’y avoir accès alors que les urgences sont engorgées. Il est également difficile d’avoir un médecin de famille. C’est certain que, si l’on soigne les gens à la maison le plus longtemps possible, cela aura aussi un effet positif sur le réseau. »

 

Mais, comme c’est toujours le cas quand on parle de santé, l’argent et les ressources humaines sont au coeur des enjeux. « Il ne faudrait pas que les établissements soient obligés d’utiliser des budgets affectés à d’autres services pour améliorer les soins à domicile. Pour assurer le succès de ce virage, il faut nécessairement qu’il soit accompagné de l’ajout de nouvelles ressources financières et humaines dans le secteur public. Car, si on examine la situation actuelle, on constate que nos gens sont déjà à bout de souffle. Ces dernières années, on leur a demandé d’en faire plus avec les mêmes ressources, et parfois même avec moins », ajoute-t-elle.

 

Présentement, par manque de ressources, les professionnels de la santé n’ont d’autre choix que de gérer l’urgence. « Quand, par exemple, un physiothérapeute va évaluer une personne âgée en attente de services de réadaptation, si son cas n’est pas très urgent, cette personne risque d’attendre une année avant d’avoir enfin accès à des services de physiothérapie. Pendant ce temps, son état risque de se détériorer. Cette personne est donc susceptible de retourner voir son médecin ou de se rendre à l’urgence de l’hôpital plus d’une fois. »

 

En demandant aux professionnels de la santé d’en faire toujours plus, on crée une pression qui engendre stress, détresse et maladie.

 

« Les taux d’absentéisme et de maladie du personnel de la santé sont élevés. Quand des personnes formées pour soigner constatent qu’elles ne sont pas en mesure de donner les services voulus, parce qu’elles n’ont pas le temps ou les ressources pour le faire et qu’elles sont obligées de prioriser et de gérer les urgences, cela devient difficile à accepter tant sur le plan personnel que professionnel. »

 

Ces conditions ont pour effet d’entraîner une fuite de professionnels vers le secteur privé. « Pour nous, une fuite d’expertise du réseau public vers le réseau privé est inquiétante. Le secteur privé offre des conditions de travail plus alléchantes, pas toujours sur le plan du salaire, mais sur le plan du contexte de travail. »

 

Au cours des dernières années, des firmes externes ont été mandatées par des établissements de santé pour optimiser et réorganiser le travail et les soins à domicile, sans que les professionnels concernés soient consultés, dénonce Mme Dubé.

 

L’optimisation visait notamment une amélioration des statistiques en imposant un rythme et des méthodes de travail incompatibles avec la nature même des soins de santé, déplore-t-elle.

 

« Donner des soins de santé, ce n’est pas travailler à une chaîne de montage. Quand on intervient auprès d’un patient, une foule de situations peuvent faire en sorte que l’intervention soit plus longue. On ne peut pas imposer aux intervenants de minuter ce qu’ils font. En fin de compte, cela n’améliore pas les services, car, si une visite ne dure que quinze minutes, peut-être que l’intervenant sera obligé d’y retourner ou que le patient devra se rendre à l’urgence. »

 

Les méthodes de gestion axées sur l’optimisation ont fait des ravages en santé, croit-elle.

 

« Cela a contribué à détériorer le climat de travail et la détresse du personnel. Oui, il y a des méthodes de travail à améliorer, mais si on veut assurer le succès de ces changements, il faut mettre à contribution les professionnels, compter sur leur expertise et se rappeler qu’ils ont leur mot à dire. »

 


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