Réseau de la santé - Le Québec est une terre d’accueil pour le secteur privé

Pierre Vallée Collaboration spéciale
«En réduisant l’accès aux CHSLD, on a permis aux résidences privées de donner davantage de soins de santé. Mais on a dû se rendre compte que ça ne fonctionnait pas, parce que la prestation de soins était inégale d’une résidence à l’autre», croit Daniel Boyer, secrétaire général de la FTQ.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «En réduisant l’accès aux CHSLD, on a permis aux résidences privées de donner davantage de soins de santé. Mais on a dû se rendre compte que ça ne fonctionnait pas, parce que la prestation de soins était inégale d’une résidence à l’autre», croit Daniel Boyer, secrétaire général de la FTQ.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé septembre 2013

La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) tout comme le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) ont toujours milité en faveur d’un système de santé public fort au Québec. Bien que ces syndicats reconnaissent l’efficacité et la viabilité de l’actuel système public, ils s’inquiètent de la présence toujours grandissante du secteur privé dans le domaine de la santé.

 

« On assiste depuis quelques années à un certain désengagement de l’État dans le domaine de la santé au Québec, constate Daniel Boyer, secrétaire général de la FTQ. Ce désengagement ouvre la porte au secteur privé, qui vient ainsi combler un vide. Si le service requis n’est pas disponible dans le secteur public, la personne qui en a les moyens ira l’acheter dans le secteur privé. »

 

Pour sa part, Marco Lutfy, président du Conseil provincial des affaires sociales du SCFP, tient à souligner que « c’est au Québec où le secteur privé est le mieux développé et le plus présent au Canada, bien qu’on observe aussi ce virage dans d’autres provinces canadiennes. Le citoyen est de plus en plus appelé à payer de sa poche certains services, comme les frais accessoires et, bientôt, les frais pour les nouveaux actes accordés aux pharmaciens. » Et, pour étayer leurs craintes, ils donnent en exemple deux secteurs du système de santé : l’hébergement des personnes nécessitant des soins infirmiers et les soins à domicile.

 

L’hébergement des personnes

 

Il fut un temps où les personnes nécessitant des soins infirmiers étaient généralement soignées dans un Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). « Mais c’est devenu de plus en plus difficile d’y trouver une place, explique Marco Lutfy. Aujourd’hui, pour obtenir une place en CHSLD, une personne doit avoir besoin de 3,5 heures de soins par jour ; autrefois, cette norme était fixée à 2,5 heures par jour. Il y a donc moins de gens qui peuvent accéder au CHSLD. » Sans compter que, selon Daniel Boyer, le gouvernement tend à vouloir s’éloigner du modèle des CHSLD. « La preuve, c’est que le gouvernement ferme des lits en CHSLD. »

 

Donc, moins de lits et des places plus difficilement accessibles. « Elles sont où, les personnes qui, par exemple, n’ont besoin que de trois heures de soins par jour ?, se demande Marco Lutfy. Elles sont à la maison ? Et le CLSC a-t-il les ressources nécessaires pour leur prodiguer à la maison les mêmes soins qu’elles recevraient si elles étaient en CHSLD ? Et si ces soins sont insuffisants, que font-elles ? Elles s’en contentent ? Si elles ont les ressources financières pour le faire, elles vont tout simplement se tourner vers le secteur privé, ce qui ne fait que renforcer sa présence. » Et Daniel Boyer de rajouter qu’« il s’agit là d’un pas de plus vers la médecine à deux vitesses ».

 

Les soins à domicile

 

Les deux syndicalistes préconisent évidemment les soins à domicile et enjoignent même au gouvernement d’accentuer ce virage, dans la mesure où les ressources allouées aux soins à domicile sont au rendez-vous. Et, à ce sujet, ils entretiennent une certaine crainte.

 

« Dans le Livre blanc du ministre Hébert à ce sujet, précise Daniel Boyer, on indique que les soins à domicile seront donnés par les CLSC. En auront-ils les moyens ? On peut en douter, parce que ce projet prévoit aussi la mise à contribution des entreprises d’économie sociale dans l’offre des soins à domicile. » Et la présence accrue des entreprises d’économie sociale dans le domaine des soins de santé soulève à leurs yeux plusieurs questions.

 

« Quelle sera la qualité des soins offerts par ces entreprises d’économie sociale ?, se demande Marco Lutfy. Quelle sera la formation des intervenants ? Comment contrôler la qualité ? On sait aussi que les salaires versés par les entreprises d’économie sociale sont souvent plutôt modestes et, par conséquent, que le taux de roulement du personnel est élevé. C’est loin d’être une indication de stabilité et ce n’est pas rassurant, surtout dans un domaine comme les soins donnés aux personnes. Et, encore une fois, si la qualité des services n’est pas au rendez-vous, l’entreprise privée se chargera de combler le vide. »

 

Un désengagement coûteux

 

Daniel Boyer croit que ce désengagement de l’État dans la prestation des soins de santé finira par être plus coûteux. « On n’a qu’à prendre l’exemple des résidences privées pour personnes âgées. En réduisant l’accès aux CHSLD, on a permis aux résidences privées de donner davantage de soins de santé. Mais on a dû se rendre compte que ça ne fonctionnait pas, parce que la prestation de soins était inégale d’une résidence à l’autre. On a donc été obligé de mettre en place un système de certification pour les résidences privées et un programme de formation pour la main-d’oeuvre qui y travaille, afin d’assurer la qualité du service. Tout cela entraîne des coûts. Sans compter qu’une entreprise, peu importe son champ d’activité, voudra toujours faire des profits. Je suis convaincu que le réseau public peut offrir tous les soins de santé dont nous avons besoin, et ce, à moindre coût. »

 

Marco Lutfy va même plus loin et avance que ce désengagement de l’État est non seulement coûteux, mais aussi douteux. « On voudrait déconstruire le système de santé public qu’on ne s’y prendrait pas autrement. C’est à se demander s’il n’y a pas un ordre du jour caché en faveur du secteur privé. Par exemple, le gouvernement Harper a choisi de réduire considérablement sa contribution en santé. Comment les provinces vont-elles pallier ce manque à gagner ? En laissant l’entreprise privée se tailler une place toujours plus grande dans le domaine de la santé ? »

 


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