Quand l’appétit va, tout ne va pas

Certains experts disent que la bataille sera aussi difficile à gagner que celle menée, il y a quelques années, contre l’industrie du tabac.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Certains experts disent que la bataille sera aussi difficile à gagner que celle menée, il y a quelques années, contre l’industrie du tabac.

Le cardiologue Martin Juneau sonne l’alarme : « Il est temps de se prendre en main parce que les coûts du système de santé vont exploser si on ne met pas en place les mesures pour lutter contre l’obésité. »

 

Depuis quelque temps, il soigne de plus en plus de jeunes aux prises avec de sérieux problèmes de poids. Lorsqu’ils arrivent dans son bureau, ses patients ont des problèmes de genoux, ont de la difficulté à marcher et ne peuvent s’imaginer enfourcher un vélo alors qu’ils n’ont pas 30 ans.

 

« Le principal problème, c’est vraiment la malbouffe »,lance résolument le Dr Juneau de l’Institut de cardiologie de Montréal. Lors d’un moment de répit à l’urgence, il dénonce avec ardeur le discours du lobby de l’alimentation voulant « que tout soit bon pourvu que ce soit consommé avec modération ».

 

« Je m’excuse, mais les Blizzard contenant 1350 calories, ça ne devrait pas exister, on n’en a pas besoin pour vivre, et neme dites pas qu’il suffit d’être actif. Bien sûr, il faut faire du sport, mais il faut jogger pendant huit heures pour perdre toutes ces calories avalées en cinq minutes. On voit bien que ça n’a pas de bon sens », lance-t-il en suggérant du même souffle de manger une petite crème molle à l’occasion si vous voulez vraiment vous faire plaisir.

 

Le Dr Juneau se garde bien d’être un « ayatollah » de l’alimentation qui souhaite interdire tout ce qui est mauvais pour la santé. « Mais je m’inquiète sérieusement pour nos enfants parce qu’il y a vraiment trop de sucre, trop de sel, trop de gras dans presque tout ce que nous mangeons. Et les trois quarts des 40 000 publicités qui leur sont destinées vantent des produits de la malbouffe », souligne-t-il en rappelant qu’une mauvaise alimentation entraîne non seulement l’obésité, mais aussi des maladies du coeur, des cancers et du diabète de type II.

 

David contre Goliath

 

Il croit que le gouvernement devrait s’attaquer dès maintenant au fléau de la malbouffe avant de voir sa facture de coûts médicaux augmenter. Selon lui, tous les ministères de la Santé, de l’Éducation, de l’Agriculture et des Finances devront se concerter pour faire face aux géants de l’alimentation comme Nestlé, Coca-Cola, Mars, PepsiCo, pour n’en citer que quelques-uns.

 

« Je sais que ce sera une bataille à la David contre Goliath, parce que le lobby est vraiment très puissant », reconnaît le Dr Juneau. Certains experts disent même que la bataille sera aussi difficile à gagner que celle menée, il y a quelques années, contre l’industrie du tabac.

 

« Tout le monde savait que le tabac était mortel, pourtant ç’a été long avant qu’on bouge pour limiter sa consommation. Avec la malbouffe, ce sera un peu la même chose, il faut continuer d’en parler, et petit à petit, ce sera possible de changer les habitudes des consommateurs », croit Lise Dubois, professeure au Département d’épidémiologie et de médecine sociale à l’Université d’Ottawa.

 

Cette spécialiste de la santé des populations est bien consciente que les multinationales de l’alimentation seront réticentes, mais elle soutient qu’il faudra inéluctablement en arriver à revoir au moins le format des aliments.

 

« Les barres de chocolat sont rendues trois fois plus grosses que celles qu’on avait dans ma jeunesse. Les contenants de café et les bouteilles de boisson gazeuse sont devenus énormes, sans qu’on puisse en avoir de plus petits. Les formats proposés font en sorte qu’on consomme cinq fois plus de sucre qu’on le devrait, et ce sont des calories vides », mentionne-t-elle.

 

Si cette idée de réduire les formats semble relativement facile à mettre en oeuvre, la réalité est tout autre dans plusieurs villes du monde. Le maire de New York, Michael Bloomberg, en a eu la preuve cet été alors que son projet d’interdiction des formats de boissons sucrées de plus de 473 millilitres dans les restaurants a été rejeté une deuxième fois devant les tribunaux. Les restaurateurs, les embouteilleurs et les fournisseurs, se sont tous opposés à ce projet en se réclamant du « droit des consommateurs ».

 

Consultation publique

 

La Coalition québécoise sur la problématique du poids suit de près ce qui se passe chez nos voisins du sud. Bien que l’obésité soit moins présente au Québec qu’aux États-Unis, on parle d’un Québécois sur cinq, la consommation de boissons sucrées est une de leur grande préoccupation.

 

« C’est sûr que la réduction des formats serait un pas dans la bonne direction, mais nous croyons aussi qu’il faudrait imposer une taxe supplémentaire sur ces boissons afin que l’argent recueilli serve à prévenir l’obésité », indique Suzie Pellerin, la directrice de la Coalition.

 

Selon leur calcul, chaque tranche de redevance d’un cent par litre de boisson gazeuse permettrait de générer des revenus annuels de 8,6 millions de dollars. En mars dernier, le ministre de la Santé, Réjean Hébert, s’était montré plutôt favorable à cette proposition, mais l’industrie de l’alimentation s’y est vivement opposée. Des consultations publiques seront menées, cet automne, pour en discuter.

 

D’ici là, la Coalition espère sensibiliser la population à la hausse de l’obésité, en particulier chez les jeunes. Un enfant qui consomme une boisson gazeuse par jour voit augmenter le risque d’être obèse de 60 %. « La solution miracle n’existe pas, mais nous devons améliorer l’accès aux aliments sains, inciter les jeunes à bouger davantage, leur apprendre à cuisiner à l’école et favoriser le transport actif si nous voulons nous en sortir », note Mme Pellerin. La prévention demeure donc le mot clé.

36 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 17 août 2013 00 h 38

    taxer la malbouffe

    Il faut au moins taxer la malbouffe vers un fond santé pour payer une partie des coûts engendrés par la malbouffe.

    J'ai toujours trouvé injuste que les citoyens qui font atttention à leur santé payent pour ceux qui ne le font pas...

    • Marc Collin - Inscrit 17 août 2013 09 h 30

      pleinement d'accord,

      je dirais même que ceux qui prennent leur responsabilité devraient avoir droit à un crédit d'impôt

    • Patrick Lépine - Inscrit 17 août 2013 10 h 19

      Personne ne parle du coût du lait qui a doublé en quinze ans... Tout ça pour amortir les coûts de transports qui utilisent du pétrole.

      Si les voitures utilisaient des systèmes comme le système pantone, on pourrait probablement carburer à la boisson gazeuse, et faire revenir les coûts de production et distribution du lait à des niveaux acceptables.

      Mais non, pas touche au sacro-saint pétrole!

    • François Dugal - Inscrit 17 août 2013 12 h 08

      Il faut donner des exemptions d'impôt à ceux qui font de l'exercice, par exemple, déduire le coût d'une bicyclette ou l'abonnement à un gymnase ou à un club de ski de fond.

    • André Michaud - Inscrit 17 août 2013 12 h 22

      @ Patrick Lepine

      Blâmer le pétrole pour les mauvaises habitudes alimentaires , faut le faire! Vous diabolisez vraiment le pétrole et le rendez responsable de tous les maux de la terre..

      Quoi de plus pour déresponsabiliser les citoyens?

      Au supermarché je vois plein de paniers emplis de malbouffe qui coûte énormément plus cher que le lait.En plus, on peut très bien s'alimenter sans lait, quoi qu'en pensent les vendeurs de lait...

  • Jacques Morissette - Abonné 17 août 2013 07 h 27

    Quand on ne voit en avant de soi que le profit, indépendamment de la santé.

    Bonne idée de faire comme avec le tabac, taxez la malbouffe. Alors, c'est toute la population qui va s'appauvrir. En effet, la malbouffe n'est pas que dans certains restaurants "fast food". Il y en a aussi dans l'industrie alimentaire toujours plus en quête de profits. Acheter du tout fait en alimentation que nous n'avons qu'à faire cuire, nous ne savons pas toujours jusqu'à quel point il n'y a pas rien que de la chimie dans la casserole. Que voulez-vous, comprenons les entreprises, c'est le profit pour eux le plus important. Et ne venez pas me dire qu'il y a des exceptions, je le sais...

  • Christian Beauchesne - Abonné 17 août 2013 07 h 55

    Des taxes et ça presse!

    Effectivement, depuis longtemps je me dis que taxer les aliments selon leur taux de sucre, de gras saturé et de sel par portion devrait être implantée. Quand on entre dans une épicerie grande surface et qu'on y regarde de près, on réalise qu'au moins la moitié des produits offerts contiennent un bonne part de cochonneries dont on n'a pas besoin pour vivre.

    On parle dans l'article d'un cent par litre de boisson gazeuse alors que moi je voyais plutôt doubler le prix carrément d'un tel produit. On ne ferais pas seulement engranger de l'argent pour afronter les problèmes à venir mais on découragerait en même temps les gens d'en acheter.

    J'ai moi-même la dent sucrée et c'est un combat à chaque fois que je fais l'épicerie. Avec des prix plus élevés, je me gâterais sûrement moins souvent. Et si je persistais à m'empiffrer de cochonneries, au moins j'investirais dans mes soins futurs dans le système de santé.

    De plus, les fonds ainsi ammassés seraient suffisants pour qu'une partie soit utilisée pour quadriller les villes de pistes cyclables, une grosse lacune actuellement, afin d'inciter les gens à délaisser la voiture pour aller au travail ou au dépanneur. D'autres infrastructures sportives pourraient également être construites.

  • François Dugal - Inscrit 17 août 2013 07 h 59

    Exercice

    Être actif, faire de l'exercice à chaque jour: voilà la recette santé.
    Manger 2 kilos de hamburger ou de tofu est aussi domageable si on reste assi sur son ... postérieur.
    Le nageur olympique Michael Phelps mange jusqu'à 10,00 calories par jour, mais il les dépense: veux-tu un gars en forme!

    • Annik Murphy - Inscrit 17 août 2013 12 h 37

      Bien sûr mais qui a le temps de prendre tout ce temps pour faire de l'exercice? Je crois que la santé passe par le choix de ses aliments et je pense aussi que la société peut s'opposer à la mal bouffe car elle en paye le prix!

    • François Dugal - Inscrit 18 août 2013 08 h 12

      Madame Murphy, il faut prendre le temps. Plutôt que de m'assoir devant la télé le soir, je vais marcher une heure.
      Il y toujours moyen de trouver du temps; rester inactif n'est pas une solution.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 août 2013 15 h 30

      Deux kilos de steak haché, c'est environ 4000 calories. Deux kilos de tofu, c'est deux à trois fois moins.

  • Éric Desjardins - Abonné 17 août 2013 08 h 02

    éducation éducation éducation éducation : la prévention coûte moins cher que les conséquences de la malbouffe

    Éduquer les masses.
    Sensibiliser tout le monde.
    Arrêter de penser que la masse, même peu scolarisée, ne peut pas comprendre.
    Marteler à l'école le message.
    Montrer l'horreur de cas vécus.
    Interdire toute publicité relative à la mal bouffe.
    Surtaxer les produits de la malbouffe et diriger ces recettes vers les campagnes de prévention et de promotion de l'alimentation saine.

    Transmettre les factures symboliques de leurs séjours, des traitements et des soins prodigués aux individus qui bénéficient de l'effort collectif qui visent à les guérir.

    Responsabiliser les individus : tu manges mal, et bien tu défraies les coûts que tu engendres. Notamment pour ceux et celles qui ne peuvent tolérer que leur gouvernement leur interdise de vivre leur vie comme ils l'entendent. Et bien soit, qu'ils se paient des services de santé au privé, dont ils sont assez souvent les ténors.

    Beau programme de société en somme.

    P.S. N'y a-t-il pas quelque chose d'abérrant qu'une société s'organise pour offrir des soins de santé à ses compatriotes ou encore s'organise autour de campagnes de financement qui visent à faire avancer la science pour guérir des maux (cardiaques, diabètes, et autre ) que cette même société permet qu'ils (ces maux) puissent proliférer tous azimuts.

    • Patrick Lépine - Inscrit 17 août 2013 10 h 30

      Pas surprenant que les gens se rabattent sur les boissons gazeuses, le lait est rendu hors de prix...

      Son prix a doublé depuis 15 ans, à cause de l'augmentation des frais de production, dont le carburant occupe une bonne place lors de la collecte et de la distribution.

      L'un des bons moyens d'utiliser les boissons gazeuses à faible prix, ce serait de les utiliser dans les moteurs à combustion interne. Je pense que le système Pantone peut rendre cela possible.