Médecin de famille recherché. Encore!

Le Groupe de médecine de famille Centre de périnatalité l'Autre maison, à Longueuil.
Photo: Le Devoir Le Groupe de médecine de famille Centre de périnatalité l'Autre maison, à Longueuil.
Un mercredi matin de printemps, 7 h 45, la banlieue s’éveille. Dans sa clinique de Sainte-Julie où la salle d’attente est encore vide, le Dr Claude Rivard blague avec les secrétaires et les infirmières. Contrairement à toutes ces cliniques où, à l’aube, une file de patients silencieux s’allonge devant la porte, ici, personne n’attend : tout le monde a pris rendez-vous la veille pour la clinique d’urgence. Ceux qui sont inscrits communiquent par courriel avec la secrétaire en cas de besoin. Dans cette petite banlieue cossue, le modèle GMF semble porter ses fruits. Mais est-ce le cas partout ?
 
Il semble bien que la réussite du Dr Rivard et de ses collègues relève de l’exception plutôt que de la règle. En effet, près de 45 % des GMF du Québec ne respectent pas leur contrat, révélait en février le ministre de la Santé Réjean Hébert, qui promettait de serrer la vis aux fautifs. Afin de comprendre la réalité derrière cette statistique, Le Devoir dresse le portrait de la Montérégie, une région populeuse où l’accès à un médecin de famille, à 79 %, est représentatif de la moyenne québécoise.
 
Un contrat peu respecté
 
Dans notre enquête sur les GMF de la Montérégie, le GMF Marguerite D’Youville, où travaille le Dr Rivard, est apparu rapidement comme un incontournable leader. Quatre cliniques membres. Plus de 30 000 patients inscrits. Un sans-rendez-vous qui voit 60 patients par jour. Une informatisation complète (ne cherchez pas les dossiers en papier). Un système de rendez-vous téléphonique automatisé. Sept infirmières, dont une praticienne (super-infirmière). Et même des patients de bonne humeur !
 
« Le modèle GMF a sauvé ma clinique, n’hésite pas à affirmer le Dr Rivard. On a même attiré quatre nouveaux médecins en trois ans. » Pourtant, il y a cinq ans, la clinique des Hauts-Bois était au bord du gouffre quand la moitié de ses médecins l’ont quittée.
 
Mais les données obtenues auprès de l’Agence de la santé et des services sociaux de la Montérégie dévoilent un tout autre portrait. Elles révèlent que seul un GMF sur trois, dans cette région, respecte les deux critères les plus importants liés à son financement : les heures d’ouverture, dont les soirs et les fins de semaine, et le nombre de patients inscrits. Chaque GMF, selon sa taille, reçoit de 150 000 $ à 400 000 $ en échange du respect de son contrat.
 
Si tous les GMF fautifs respectaient leurs engagements, de 78 000 à 160 000 Montérégiens de plus auraient un médecin de famille, a calculé Le Devoir, et le pourcentage de patients orphelins passerait sous la barre des 10 à 15 %.
 
Si un seul GMF contrevient carrément aux deux critères de base (le GMF Richelieu–Saint-Laurent à Sorel), la majorité n’arrivent à répondre qu’à un seul des objectifs.
 
Surtout, 35 % des GMF ne suivent même pas 9000 patients, la cible pourtant minimale pour obtenir l’accréditation. L’Agence confirme qu’ils reçoivent bel et bien le financement pour leur cible, et non pas pour le nombre réel de patient suivis.
 
Obstacles sur la route
 
Quelques GMF sont loin, très loin de leur cible : le Médicentre Pincourt, par exemple. Il devrait suivre 15 000 patients, mais en compte tout juste 5400, près de 10 ans après son accréditation.
 
Congés de maternité, gardes à l’hôpital, difficulté à recruter de nouveaux médecins, départs à la retraite : dans les évaluations de l’offre de service que l’Agence mène tous les trois ans, de nombreuses raisons sont invoquées par les GMF qui peinent à atteindre leurs objectifs. Si l’Agence évalue au total une vingtaine d’éléments, deux constituent le nerf de la guerre : les heures d’ouverture et le nombre de patients pris en charge (inscrits).
 
« On nous dit qu’on devrait suivre 15 000 patients. Mais, dans la réalité, on ne tient pas compte de la tâche des médecins en dehors du bureau. On travaille tous à l’hôpital, on suit aussi des patientes enceintes. Ça fait que dans le bureau, c’est pas mal occupé ! », explique la Dre Lise Rodrigue. Elle est médecin responsable au GMF Clinique centrale de Granby, qui prend en charge quelque 12 000 patients alors que son contrat en visait 15 000. « Nous ne pouvons pas prendre en charge de nouveaux patients, sauf pour les suivis de grossesse », avertit pourtant la boîte vocale. La Dre Rodrigue comprend que le ministre veuille revoir le cadre de financement des GMF. « C’est de la saine gestion », concède celle qui croit que ça prend surtout plus d’infirmières pour suivre davantage de patients, en plus de l’informatisation.
 
Quand la situation est trop critique, l’Agence s’entend avec le GMF sur un plan d’action pour atteindre les objectifs à temps pour l’évaluation suivante. Parfois, mais pas toujours, on revoit à la baisse les cibles d’inscription, amputant l’aide financière d’environ 50 000 $ par tranche de 3000 personnes inscrites.
 
C’est ce qui est arrivé au GMF Salaberry, à Valleyfield. Lors de sa dernière évaluation, l’Agence a révisé son financement de 15 000 à 12 000 patients. Départ d’un médecin, trois congés de maternité, un congé sabbatique, augmentation des gardes à l’hôpital, implication dans les soins palliatifs… La cible était devenue irréaliste, révèle son dernier rapport d’évaluation.
 
Changement de cap
 
À Sainte-Julie, le Dr Rivard a bien failli fermer sa clinique. « Si on ne trouvait pas un financement supplémentaire, on mettait la clé dans la porte », raconte le médecin. Le GMF a été son levier. Avec l’informatisation, les infirmières sont au centre de la solution, surtout pour le suivi des malades chroniques. L’envers de la médaille ? « Des patients de Saint-Eustache venaient pour notre sans-rendez-vous ! Il y a un problème là ; on ne va pas couvrir Laval ici ! », s’emporte-t-il. Depuis, il a imposé certaines limites territoriales…
 
Celui qui a longtemps participé aux évaluations des GMF avec l’Agence et qui préside l’association Richelieu Saint-Laurent de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) en a long à dire sur les GMF qui font fi de leurs obligations. « Ça fait 10 ans que je lutte contre ça. C’est une question d’équité. Chaque fois, il y a des circonstances atténuantes. Des médecins qui s’occupent de l’urgence, des soins à domicile, du CHSLD… Un moment donné, c’est ta productivité que tu dois améliorer », tranche Claude Rivard. « Il était temps que quelqu’un mette ses culottes ! », lance-t-il en parlant du ministre Hébert, qui a promis de sévir.
 
Plusieurs intervenants, au fil des discussions, ont indiqué que, politiquement, il était urgent d’accréditer le plus de GMF possible.
 
L’Agence est consciente du problème et cherche des solutions. « Les GMF qui n’atteignent pas leur cible, ça nous préoccupe », dit le Dr Jacques Ricard, directeur des affaires médicales. « Pour plusieurs, la cible [de patients] était irréaliste dès le départ. Actuellement, on étudie chaque dossier. Dans certains GMF, on devra probablement réduire le financement. »
 
On envisage aussi des fusions. Autre solution : inciter des cabinets indépendants à se joindre à des GMF existants. « Il faut être plus vigilant et user d’imagination pour trouver des solutions », croit le Dr Ricard.
 
Quand le Dr Claude Rivard a obtenu son accréditation GMF, plusieurs mois se sont écoulés avant que les effectifs infirmiers promis soient disponibles. Une réalité qu’il ne faut pas occulter, rappelle le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin. « Des infirmières en congé qui ne sont pas remplacées, des corridors de services qui n’existent pas… Je suis prêt à parler de respect des contrats, mais il faut que ça aille dans les deux sens ! Si on se met à faire l’éventail du non-respect des contrats, je pense que les pires ce ne sont pas les médecins », dénonce le Dr Godin, qui estime que Québec n’a pas toujours fait sa part pour fournir les ressources promises. « Et attention, quand on dit que 250 GMF doivent assurer l’accès à un médecin de famille pour huit millions de personnes, on leur en met trop sur les épaules ! »
 
« Le problème, c’est souvent comment on travaille, dit le Dr Claude Rivard pendant qu’il fait une petite démonstration du dossier médical électronique sur sa tablette. Je vois deux ou trois patients de plus par jour grâce à ça ! » Sans compter les 500 patients pris en charge par une infirmière praticienne spécialisée.



Votre Groupe de médecine de famille respecte-t-il son contrat ? Combien suit-il de patients ? Consultez cette carte de la Montérégie où sont localisés tous les GMF de cette région. (Intégration des données à la carte, Amélie Daoust-Boisvert)
 

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