Tout pour contrer le suicide

Émilie Corriveau Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine de la santé mentale

Cette année, près de 8 % des adultes québécois seront touchés par la dépression. À en croire les plus récentes statistiques, environ 1100 d’entre eux s’enlèveront la vie. S’intéressant de près à cet important problème de santé publique, des chercheurs de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas contribuent chaque jour à faire progresser la science dans sa lutte aux comportements suicidaires et aux maladies qui leur sont liées.


Directeur du Groupe McGill d’études sur le suicide (GMES), le Dr Gustavo Turecki s’est joint à l’équipe de Douglas en 2000. Éminent psychiatre et généticien, il consacre ses recherches aux comportements suicidaires depuis près d’une vingtaine d’années. Chapeautant aujourd’hui une équipe multidisciplinaire de huit chercheurs intéressés à cette problématique, il cherche à mieux déterminer ce qui prédispose certains dépressifs à s’enlever la vie. « Mes collègues et moi, on cherche également à comprendre comment mieux aider les gens qui manifestent des comportements suicidaires et comment mieux les prévenir », dit-il.


Pour y parvenir, l’équipe du GMES utilise différentes stratégies de recherche reposant sur l’étude du tissu cérébral, du génome, des facteurs cliniques et de l’environnement social. L’une des principales particularités de sa recherche est la compréhension de l’activité se produisant aux niveaux moléculaire et cellulaire dans le cerveau des gens avant qu’ils ne se suicident.

 

Banque de cerveaux


Depuis 2007, le neuroanatomiste Naguib Mechawar collabore de près avec M. Turecki et le GMES, dont il est d’ailleurs membre. Directeur de la Banque de cerveaux Douglas-Bell Canada, dans son laboratoire contenant près de 3000 spécimens humains, il étudie les substrats neurochimiques et neuroanatomiques qui sous-tendent la dépression majeure et le suicide. Il s’intéresse particulièrement aux circuits du cerveau impliqués dans les émotions et dans l’humeur.


Créée en 1980, la banque de cerveaux qui permet au Dr Mechawar et à son équipe de mener leurs recherches est la plus ancienne au Canada et la seule encore en activité aujourd’hui. Elle constitue l’une des plus importantes réserves de cerveaux autopsiés au monde et est l’une des seules en Amérique du Nord à comprendre des échantillons de personnes décédées alors qu’elles souffraient de troubles de santé mentale. « Elle nous permet de faire des recherches notamment sur la dépression, mais aussi sur d’autres maladies mentales comme la schizophrénie ou les troubles bipolaires », précise le Dr Mechawar.


Bien qu’elle reçoive en moyenne une centaine de spécimens par année, la Banque de cerveaux Douglas -Bell Canada manque toujours d’échantillons. « Toutes les banques vivent le même problème que nous : on manque de cerveaux de sujets sains, donc de gens qui n’ont pas souffert de maladies neurologiques psychiatriques,signale M. Mechawar. Ces cerveaux-là sont pour nous aussi importants que ceux de personnes malades, parce qu’ils nous servent d’échantillons témoins pour nos recherches. Si on n’a pas de base de comparaison, on ne peut rien faire. »

 

On est aujourd’hui plus près de déterminer dans quelle mesure certains facteurs ont un impact sur la dépression et le suicide. Par exemple, en s’intéressant aux cellules gliales, qu’on croyait jusqu’à tout récemment surtout impliquées dans un soutien assez passif aux neurones, M. Mechawar et ses collègues sont en train de confirmer qu’elles ont probablement un rôle important à jouer. « Depuis quelques années, il y a certains groupes de recherche qui les impliquent dans les troubles de l’humeur et la dépression. Ce que mon équipe a fait, c’est analyser la morphologie de ces cellules-là dans une région corticale impliquée dans la dépression. En étudiant et en caractérisant ces cellules à partir d’échantillons de personnes dépressives et de témoins appariés, on a constaté que chez les gens diagnostiqués avec de la dépression, elles étaient hypertrophiées. Ce qui est intéressant, c’est qu’on sait aussi depuis peu que ces cellules-là jouent un rôle immunitaire dans le cerveau. Ça nous a mis sur la piste de la neuroinflammation comme base de la dépression. »


Ainsi, le chercheur et son équipe s’intéressent aujourd’hui de très près à la production de molécules pro-inflammatoires afin de découvrir si elles sont vraiment associées au développement de la dépression. En outre, ils examinent les cellules immunitaires dans la même région corticale. Si l’on en croit les résultats préliminaires, il semble bien que l’hypothèse de recherche de M. Mechawar tienne la route. « Nos observations ajoutent un peu d’eau au moulin à cette théorie de la neuroinflammation comme facteur parmi d’autres de la symptomatologie de la dépression », soutient-il.


Dans le même esprit, le GMES a été le premier à démontrer que l’adversité environnementale et les expériences de violence durant l’enfance pouvaient être à l’origine de modifications dans le cerveau qui font augmenter la probabilité qu’une personne se suicide. « En étudiant l’impact de l’expérience de vie négative pendant l’enfance aux niveaux moléculaire et cellulaire cortical, on est parvenu à déterminer que des expériences traumatisantes très intenses peuvent modifier la régulation épigénétique de gènes cruciaux dans le cerveau », confirme M. Turecki.

 

Traitement


Par-delà son implication dans la recherche, le GMES s’investit également dans le traitement des personnes dépressives aux comportements suicidaires. Elle mesure l’efficacité des interventions thérapeutiques au début, pendant et après celles-ci. « Une des caractéristiques de notre service est que la recherche est vraiment intégrée aux services cliniques. Les patients qui sont suivis ont accès à des traitements de pointe », commente M. Turecki.


À titre d’exemple, certains patients suivis à l’Institut ont vu leur pronostic précisé grâce aux scanneurs du centre d’imagerie cérébrale de Douglas. S’appuyant sur les mesures précises de ces appareils, les chercheurs peuvent mieux prédire l’évolution de la maladie et ajuster les traitements en conséquence.


Dans cet esprit propre à Douglas d’interrelation entre le travail des chercheurs et celui des cliniciens, M. Turecki prépare en partenariat avec plusieurs organisations le Congrès mondial sur le suicide, lequel s’ouvrira le 10 juin sous le thème De la recherche à la pratique.


 

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