La pauvreté laisse des marques indélébiles sur la santé

Manifestation pour dénoncer les coupes projetées à l’aide sociale, mercredi dernier à Montréal. En 2012, 7 % de la population du Québec vivait avec l’aide sociale, dont 108 000 enfants.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation pour dénoncer les coupes projetées à l’aide sociale, mercredi dernier à Montréal. En 2012, 7 % de la population du Québec vivait avec l’aide sociale, dont 108 000 enfants.

À dix ans, des enfants exposés à la pauvreté avant leur 5e anniversaire présentent déjà des facteurs de risques cardiovasculaires plus élevés que les autres. Qu’ils vivent encore sous le seuil de la pauvreté ou que ces épisodes aient été limités à leur petite enfance, ils portent déjà des marques indélébiles qui les affecteront, la plupart du temps, toute leur vie.

La chercheuse à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal Louise Séguin traque les effets de la pauvreté chez une cohorte de plus 2000 jeunes nés en 1997-1998, par le biais des données recueillies dans le cadre de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ). À quatre et dix ans, les effets sur la santé se confirment chez les quelques centaines de jeunes nés ou élevés dans des conditions précaires.


« Le fait d’être exposé avant cinq ans a des impacts à long terme, même quand les familles ont pu s’en sortir par la suite », explique Mme Séguin, qui dévoilera les résultats des analyses de la dixième année des enfants lors du prochain colloque de l’ACFAS, en mai. Les analyses précédentes de la chercheuse chez cette cohorte ont déjà fait l’objet de plusieurs publications scientifiques.


Asthme, infections respiratoires, retards de croissance, surpoids, troubles du comportement ou mentaux : les enfants qui grandissent dans les ménages les plus pauvres en paient le prix. À dix ans, les impacts de la pauvreté se lisent dans le sang et la salive des jeunes, qui présentent des marqueurs de risques cardiovasculaires. Sans compter qu’à l’âge adulte, ils risquent davantage de souffrir d’une maladie chronique, cardiovasculaire, ou même d’Alzheimer.


À quatre ans, les enfants de la cohorte étudiée par Louise Séguin qui avaient vécu des épisodes de pauvreté présentaient déjà un retard de croissance en comparaison des enfants de milieux mieux nantis. Un effet direct du manque d’argent, dit Mme Séguin.


« Même si la mère a une formation universitaire, si elle vit sous le seuil de la pauvreté, son enfant a deux fois plus de risques d’avoir des problèmes de santé. Ce n’est pas parce que la mère est incompétente, rappelle-t-elle. C’est un préjugé courant de dire que la mère devrait mieux gérer son budget pour nourrir ses enfants. Quand vous pensez aux montants attribués par l’aide sociale, eh bien, c’est impossible de nourrir et vêtir convenablement ses enfants ! »


Le stress en cause


Mais le manque de nourriture ou les logements insalubres, soupçonnés de provoquer l’asthme, ne sont pas les seuls en cause, soupçonne la chercheuse en santé communautaire. Ses analyses tendent à confirmer l’hypothèse selon laquelle le stress chronique aurait des effets pernicieux sur la croissance et la santé des enfants. Les petits et leurs mères qui vivent des épisodes de pauvreté présentent des niveaux plus élevés de cortisol, l’hormone du stress, dans le sang et la salive.


« Au-delà du manque alimentaire et des problèmes de sommeil, le stress pourrait être un facteur important, c’est une piste qui se dessine », dit Mme Séguin. La principale limite est la petite taille de la cohorte qu’elle suit, en comparaison d’autres études internationales. Toutefois, les résultats confirment ce que d’autres chercheurs ont identifié ailleurs dans le monde, et ce, malgré le filet social québécois.


Aujourd’hui retraitée, même si elle poursuit la recherche, Louise Séguin est très inquiète des coupes que les familles sur l’aide sociale pourraient essuyer. « La vulnérabilité de ces enfants-là est déjà très grande. Ça a un effet immédiat et aussi à long terme. Sur leur santé physique, mentale, et sur leurs études. Ce n’est pas rien. Même dans un pays avec un filet social, même avec un système public de santé. La politique la plus importante, c’est de réduire la pauvreté, et en particulier celle des enfants. C’est un choix politique », soutient-elle. Près d’un enfant sur quatre de la cohorte suivie est né sous le seuil de faible revenu, en 1997-1998. « Comment on peut tolérer ça ? », s’indigne-t-elle.


Elle souligne que la pauvreté des enfants a effectivement reculé au Québec dans les dernières années, grâce entre autres aux prestations de soutien aux enfants et aux garderies à sept dollars. Voilà la seule donnée qui l’encourage vraiment.


Mme Séguin travaille également à un projet de recherche international qui comparera les effets de la pauvreté dans l’enfance dans plusieurs pays, dont le Canada, la Suède et les États-Unis.


Chez les adultes aussi


En Mauricie -Centre-du-Québec, une personne sur dix reçoit de l’aide sociale, le plus haut taux au Québec, devant Montréal (9,7 %) et Gaspésie -Îles-de-la-Madeleine (9,4 %). En incluant les personnes vivant sous le seuil de faible revenu, c’est plus d’une personne sur cinq qui se retrouve plongée dans la précarité financière dans la région de Trois-Rivières.


Le directeur de la santé publique du coin, le Dr Gilles W. Grenier, a mené une analyse géographique très fine de la situation sur son territoire. Dans son dernier rapport annuel, il avance qu’en réduisant les inégalités sociales, 300 vies par an seraient épargnées sur son territoire. Dans cette région, la mortalité par suicide frappe trois fois plus souvent chez les plus démunis. Plus de risques de succomber à un cancer, aussi. Et le taux de mortalité des enfants défavorisés y est, lui aussi, deux fois plus élevé que celui des autres enfants…


Ce n’est pas pour rien que le Dr Grenier souhaite qu’on mette en place des mesures efficaces pour réduire les inégalités, et surtout pas pour les aggraver, explique-t-il en entrevue.


« On souhaiterait un accompagnement plus global, systémique, pour aider les gens à sortir de la pauvreté. Ça peut être faisable, mais ça va prendre de gros efforts, ce n’est pas une équation simple. Et avant d’appliquer des mesures, il faut les évaluer et surtout, impliquer le milieu, estime-t-il. L’important, c’est de travailler ensemble pour trouver des solutions gagnantes, et de ne surtout pas empirer la situation en fin de compte. » Québec a rencontré vendredi les directeurs de la santé publique du Québec au sujet des changements prévus au programme d’aide sociale.

3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 16 mars 2013 05 h 20

    À Trois-Rivières, il y avait un verger

    Petite, nous étions très pauvres mais je ne le savais pas. Nous allions rarement ailleurs.
    Si mes dents sont plutôt saines, c'est parce que chez les voisins il y avait un verger.
    Je grimpais aux arbres et allais cueillir les plus belles, je les dérobais.

    Un jour à l'école une infirmière est venue nous ausculter, nous peser. C'est là que j'ai appris que j'étais trop maigre, que nous étions pauvres.

    Sur huit enfants, j'étais fille et dans les plus jeunes. Les autres sont un peu plus grands que moi.

    • Maxime Dion - Inscrit 16 mars 2013 17 h 13

      Tiens ! Moi aussi enfant nous étions pauvres comme la gale, et j'allais voler des pommes de même que dans les jardins des bungalows de l'ancien Longueuil, autant de victuailles que je rapportais à la maison.

      Les stigmates de la pauvreté sont indélébiles… En ce qui me concerne, comme tant d'autres dans le Ville Jacques-Cartier des années soixante, j'ai passé mon enfance dans l'indigence alimentaire et le mépris social ; sans le sou, et victime de préjugés, à l’instar de mes concitoyens de Ville Jacques-Cartier j'ai eu grand peine à faire des études…

  • Yves Claudé - Inscrit 16 mars 2013 18 h 56

    Pauvreté et exclusion sociale : LA priorité pour notre société !

    Alors que la question des études supérieures occupe le devant de l’actualité depuis un an, il n’est pas inutile de rappeler que la pauvreté et l’exclusion sociale devraient être LA priorité pour notre société, ne serait-ce parce que ce sont, tragiquement, des enfants qui sont majoritairement dans cette situation.

    Rendre l’école accessible à tous, c’est d’abord prendre soin de tous ces enfants qui sont d’avance déclassés, marginalisés, puis exclus d’une compétition scolaire qui favorise radicalement les enfants issus de familles qui cumulent capitaux économiques et/ou scolaires et cuturels.

    La “Loi pour l’élimination de la pauvreté” qui devait être éradiquée “d’ici 2012”… ne doit pas prendre la forme d’une déplorable démission de notre société !

    Yves Claudé