Médicaments : conflits d’intérêts à tous les étages

Nombre de chercheurs se lient aux industries pharmaceutiques via des activités de conseil, des conférences ou des articles favorables à leurs produits.
Photo: Darron Cummings Associated Press Nombre de chercheurs se lient aux industries pharmaceutiques via des activités de conseil, des conférences ou des articles favorables à leurs produits.

Tous les produits industriels ne sont pas équivalents. Comme le réfrigérateur ou l’automobile, le médicament est un produit industriel, mais son utilisateur (le patient) n’a pas la liberté d’en user en toute connaissance de cause. Car ce n’est pas lui qui le choisit, mais le médecin. Prescription et consommation des médicaments, on le sait, sont fortement influencées par le marketing industriel, via les publicités visant les médecins et le public. Un long dossier signé Charles Seife, Is Drug Research Trustworthy ?,publié dans le numéro de décembre de Scientific American, montre qu’aux États-Unis, cette influence s’exerce aussi à tous les niveaux de la recherche, y compris dans les institutions officielles censées servir de garde-fou. Brossant un panorama désarmant de la recherche sur le médicament aux États-Unis, le dossier montre que toute la chaîne décisionnelle est en effet prise dans les conflits d’intérêts.

L’article suit l’itinéraire d’un chercheur, Robert Lindsay, qui dans les années 70, se mit à étudier l’effet des hormones sur la densité osseuse. Le sujet intéressait fortement un industriel, Wyeth, qui désirait promouvoir un oestrogène synthétique pour prévenir l’ostéoporose chez les femmes ménopausées. Impressionné par les travaux de Lindsay, Wyeth l’embaucha pour coécrire une vidéo informative sur le sujet. Leur collaboration ne faisait que commencer.


Toujours avides de reconnaissance de la part de la communauté scientifique, nombre de chercheurs se lient en effet aux industriels via des activités de conseil, des conférences ou des articles favorables à leurs produits. Ces liens financiers créent de fait des conflits d’intérêts qui ne sont pas sans influer sur les publications scientifiques : l’article de Charles Seife cite en particulier une étude de la revue Cancer, en 2009, selon laquelle les participants aux essais de médicaments semblent survivre plus longtemps lorsque les chercheurs ont des conflits d’intérêts financiers que lorsqu’ils sont indépendants des fabricants !


En principe, les chercheurs sont censés déclarer leurs conflits d’intérêts aux revues dans lesquelles ils publient leurs résultats ou leurs avis. Il serait cependant illusoire de compter sur la rigueur éthique des médecins pour assurer cette transparence, car les règles ne sont pas respectées : ainsi, en 2009 et 2010, Robert Lindsay, le chercheur dont Seife décrit en détail l’itinéraire, a touché du laboratoire Eli Lilly plus de 124 000 $ d’honoraires de conférencier, mais n’en a pas toujours fait mention aux institutions qui l’exigeaient. Il ne semble pas non plus avoir systématiquement signalé ses collaborations écrites avec les membres d’une officine de rédaction commanditée par l’industriel.


Les subventions publiques


Il y a plus grave : les National Institutes of Health (NIH), institutions américaines chargées d’attribuer les subventions publiques destinées à la recherche, ne traquent pas, elles non plus, les conflits d’intérêts potentiels. De ce fait, révèle le dossier de Scientific American, des dizaines de milliards de dollars de fonds publics sont attribués à des chercheurs ayant des liens financiers étroits avec les fabricants des médicaments qu’ils étudient ! Ainsi, entre 2005 et 2011, Lindsay a sollicité en tout 3,4 millions de dollars des NIH pour étudier un médicament de… Eli Lilly. Le conflit d’intérêts était patent, mais Lindsay a reçu son financement. Son établissement d’attache, l’hôpital Helen Hayes (NY), ne s’en est pas formalisé : comme de nombreux établissements et universités, il administre ces mêmes financements et, plus les sommes sont élevées, plus son image et sa notoriété en bénéficient.


Lorsque ce type de conflits d’intérêts est mis au jour, les conséquences pour le chercheur concerné sont minimes. Seife cite le cas de Charles Nemeroff, chef du département de psychiatrie à la Emory University d’Atlanta (Georgie), qui lorsque ses liens avec un industriel ont été révélés, a quitté son poste pour se voir offrir un poste équivalent en Floride… et de nouvelles subventions des NIH !


Pourquoi les NIH n’appliquent-elles pas les règlements qu’elles sont censées faire respecter ? Malgré la loi américaine sur la liberté d’information, l’auteur du dossier a dû faire intervenir un juge fédéral pour obtenir des NIH les réponses à cette question. Et celles-ci sont édifiantes : ne sont considérés « conflits d’intérêts » que les sommes et avantages provenant du financeur des recherches. Or, ce sont les NIH qui financent, et elles ne versent évidemment pas d’honoraires de conférencier ou de défraiement pour voyages aux chercheurs qu’elles subventionnent ! En revanche, les dons venus de l’industrie n’ont pas à être déclarés ! Ou, du sophisme comme règle d’éthique…


Plus grave : en recoupant plusieurs bases de données officielles, Seife a découvert que 70 membres des commissions consultatives des NIH avaient reçu en 2009 et 2010 plus d’un million de dollars d’honoraires pour divers services rendus aux industriels. Or, les NIH accordent larga manu à leurs membres des exemptions les mettant à l’abri des lois et réglementations…


À partir de 2013, la Loi Sunshine, nouvelle réglementation introduite par l’administration Obama, imposera à tous les industriels de déclarer l’intégralité des sommes versées aux membres de la communauté médicale. Il faudra plus que cela pour faire le ménage…