Inégalités en santé - «Les fruits, ça coûte plus cher que le macaroni»

Amélie Daoust-Boisvert Collaboration spéciale
La précarité économique affecte sans équivoque la santé de ceux qui la subissent.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La précarité économique affecte sans équivoque la santé de ceux qui la subissent.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À Montréal, un homme riche peut espérer vivre six ans de plus qu’un homme pauvre. En 13 ans, cet écart s’est à peine rétréci d’un an. Car la santé n’est pas qu’une affaire d’accès à un médecin ou à des traitements de pointe : c’est d’abord et avant tout une question sociale.

Le salaire minimum, les prestations d’aide sociale, le transport en commun, le prix des aliments, l’accès à des places à 7 $ en garderie… Pour réduire les inégalités sociales en santé, c’est pour les politiques sociales qu’il faut se battre, soutient la Dre Marie-France Raynault.


« Et c’est très difficile d’intervenir sur les politiques publiques. Il faut mobiliser tout le monde, le secteur privé et le secteur public », explique la professeure à l’Université de Montréal et chef du Département de santé publique du CHUM.


Celle qui est aussi directrice du Centre de recherche Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé de Montréal a cosigné, en décembre dernier, le dernier rapport annuel sur le sujet du directeur de la santé publique de la métropole, le Dr Richard Lessard, qui a pris sa retraite.


« La situation à Montréal serait pire si ce n’était des politiques sociales, soulignait-il alors. Si tous étaient au moins au seuil de faible revenu, les coûts de santé et de justice diminueraient de moitié », rappelait-il. Par exemple, il manque 6000 $ par an à un couple avec deux enfants vivant de l’aide sociale pour se procurer les services et aliments de base. Et 7000 $ à une personne seule dans la même situation.


À l’heure où les élections américaines polarisent le débat, il faut impérativement cesser de voir les décisions de santé à travers le filtre de la gauche ou de la droite politiques, selon la Dre Raynault. « On porte les faits scientifiques de façon neutre, soutient-elle. C’est comme le ticket modérateur. Toutes les études montrent que c’est inefficace, que ça pénalise les pauvres, les personnes âgées et les femmes. On pense avoir cloué le clou du cercueil, et paf, comme une idée zombie, elle revient ! C’est un exemple typique de la science qui a de la difficulté à percer l’idéologie. »

 

De la prévention pour les riches?


Les praticiens de la santé publique eux-mêmes peuvent contribuer à creuser les écarts de santé entre les riches et les pauvres, soutient la Dre Raynault. « On peut augmenter les inégalités si on ne fait pas attention à ce qu’on fait ! », observe-t-elle.


Une étude récente de l’Université d’Ottawa montre que les campagnes de sensibilisation du grand public rejoignent moins les gens les plus défavorisés. « Ce sont souvent des images pour les mieux nantis. Les plus pauvres ne sont pas capables de s’identifier. Ils se disent : “ C’est bien beau de faire du sport ou manger des légumes, mais on n’a pas de vélo, et les fruits, ça coûte plus cher que le macaroni ” », explique la Dre Raynault. Une campagne pour la consommation de fruits et légumes frais peut donc avoir pour effet d’améliorer l’assiette des mieux nantis uniquement. Sans compter que, dans les quartiers défavorisés, il y a souvent plus de dépanneurs et de restaurants offrant de la malbouffe que de fruiteries.


Mme Raynault donne aussi en exemple une campagne antitabac qui vise les jeunes du secondaire, « la gang allumée ». De nombreuses écoles y ont participé : vidéoclips, théâtre, pétitions, manifestations, les jeunes se sont mobilisés autour de la lutte contre le tabac.


« Mais ce sont surtout les écoles en milieu favorisé qui participent. Les écoles défavorisées n’ont pas l’énergie pour ça, elles ont bien d’autres problèmes… », explique la Dre Raynault. Pourtant, le tabagisme est beaucoup plus présent dans ces milieux.


Par exemple, depuis 15 ans, les femmes issues d’un milieu aisé ont été beaucoup plus nombreuses à éteindre pour de bon. Marie-France Raynault observe également que, si un dépanneur d’Outremont ne vend jamais de cigarettes à un mineur, une certaine tolérance est visible dans les commerces des quartiers plus pauvres, comme le Centre-Sud, où elle pratique la médecine.


Immigrants en difficulté


La situation des immigrants est encore plus complexe. Alors qu’ils arrivent au Canada en meilleure santé que la population en général, dix ans plus tard, la situation est inversée.


Emplois précaires, logements insalubres ou surpeuplés, difficulté d’accès aux soins de santé ou aux programmes comme la CSST, anxiété, difficulté à accéder à l’école ou aux études supérieures sont autant de facteurs qui pourraient expliquer cette situation. « D’autres facteurs les protègent, ajoute la Dre Raynault. Les femmes fument moins et allaitent plus, par exemple. »


Marie-France Raynault animera une conférence sur les inégalités sociales de santé, le 27 novembre prochain, lors des 16es Journées annuelles de santé publique.

1 commentaire
  • Danielle Houle - Abonnée 4 novembre 2012 11 h 11

    La santé taxée

    Quelqu'un pourrait-il m'expliquer pourquoi un flacon de vitamines C (reconnue mondialement pour être bénéfique pour la santé) est taxé de TPS/TVQ. Mais si j'achète six muffins bourrés de sucre et de gras de nature douteuse, ils ne sont pas taxés, alors qu'ils sont néfastes pour la santé.