Les orphelins de Duplessis libérés d’un fardeau

Empêcher la numérisation des faux diagnostics est une question d’équité et de dignité, estime Lucien Landry.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Empêcher la numérisation des faux diagnostics est une question d’équité et de dignité, estime Lucien Landry.

Les faux diagnostics de maladie mentale ne viendront plus hanter les orphelins de Duplessis lorsque leurs dossiers médicaux seront numérisés. La loi 59, adoptée par l’Assemblée nationale en juin dernier dans la foulée du Dossier de santé du Québec (DSQ), interdira le transfert de renseignements erronés concernant les orphelins de manière à empêcher de nouvelles injustices à leur endroit.

Lorsque Lucien Landry a été admis à l’hôpital en 2005 pour une chirurgie à la cheville, il a dû subir une évaluation psychiatrique afin de déterminer s’il était apte à signer le consentement à l’opération. Comme des milliers d’autres orphelins de Duplessis, M. Landry traîne un boulet, celui d’avoir été faussement étiqueté comme un déficient intellectuel après avoir séjourné, dans son enfance, dans un hôpital accueillant des enfants abandonnés.


Chaque fois qu’il se présente dans un établissement de santé, son dossier psychiatrique est susceptible de ressurgir. « Cette fois-là, je n’en ai pas fait de cas et j’ai été opéré, mais il y a d’autres orphelins qui ont été hospitalisés. Certains orphelins ont refusé de passer une évaluation psychiatrique, ce qui les a empêchés d’être soignés », déplore M. Landry, qui préside le Comité des orphelins victimes d’abus.

 

Inquiétudes


Lorsque son groupe a appris que le gouvernement s’apprêtait à informatiser les dossiers médicaux des Québécois avec l’implantation du DSQ, les orphelins se sont mis à redouter que les préjudices qu’ils subissent s’aggravent. Ils ont donc milité afin d’empêcher la numérisation des faux diagnostics. Ils ont même réussi à présenter leurs préoccupations à la commission parlementaire chargée d’étudier le projet de loi 59 sur le partage de certains renseignements de santé dans le cadre du projet d’informatisation des dossiers médicaux.


Leur appel a été entendu puisque la loi adoptée par l’Assemblée nationale le 15 juin dernier comporte un article spécifique pour les orphelins de Duplessis. L’article 176, qui entrera en vigueur le 1er décembre prochain, stipule qu’un établissement de santé ne peut numériser les renseignements inscrits entre le 1er janvier 1935 et le 31 décembre 1964 pour une personne qui était âgée de moins de 21 ans au moment de son admission dans un hôpital psychiatrique. Contrevenir à cette interdiction expose un établissement à une amende pouvant varier de 7500 $ à 75 000 $.


Les dossiers papier ne seront pas nécessairement détruits, mais les orphelins pourront déposer une demande en ce sens auprès de l’établissement qui détient ces documents. Lucien Landry croit que beaucoup d’orphelins voudront que les archives soient conservées de façon confidentielle. « Ça peut sembler paradoxal, admet-il. Mais plusieurs orphelins veulent remettre en question le Programme de réconciliation nationale et ils souhaitent que ces dossiers soient conservés comme preuve en cas de poursuite judiciaire. »


Rappelons que dans le cadre du Programme national de réconciliation, les orphelins ayant séjourné dans des institutions psychiatriques ont été indemnisés à compter de 2001. Le deuxième volet du programme, lancé en 2007, était plutôt destiné aux orphelins gardés dans des institutions non psychiatriques. Une somme de 15 000 $ a été offerte à chacun d’eux, mais ceux qui acceptaient l’indemnité devaient renoncer à engager des poursuites contre l’Église catholique, les communautés religieuses et les professionnels de la santé.


« Nous sommes en processus de révision de programme pour voir si on peut le contester. Nous voulons savoir si le programme a été fait dans les règles de l’art et s’il respecte la Charte des droits et libertés », explique M. Landry. Plusieurs milliers d’orphelins ont accepté la compensation offerte. « Quand ils ont signé, beaucoup d’orphelins étaient en état de vulnérabilité financière, vivaient de l’aide sociale et avaient besoin de sous », relate M. Landry.


Empêcher la numérisation des faux diagnostics est une question d’équité et de dignité pour les orphelins, insiste M. Landry, qui souligne avoir obtenu une oreille attentive de la part de la sous-ministre Lise Verreault, à qui le gouvernement du Québec a confié, au printemps 2011, les commandes du DSQ. Lors de la commission parlementaire tenue en mai dernier, l’ex-ministre de la Santé, Yves Bolduc, avait lui aussi exprimé sa compassion à l’égard des orphelins. « Je suis très, très sensible à votre cause et on va tout faire pour vous accommoder,avait-il dit aux représentants des orphelins. La cause des enfants de Duplessis est unique et je suis prêt à faire un cas spécial. [On ne pourra] peut-être pas corriger complètement le passé, mais chercher à amenuiser les conséquences chez les gens qui ont souffert à cause d’une erreur. »


Lucien Landry indique que son groupe a reçu de nombreux appuis de la part de groupes de personnes âgées et d’organismes de défense des droits des personnes handicapées ou impliqués dans les dossiers de santé mentale. Il reproche toutefois au Collège des médecins de ne pas avoir voulu les appuyer. En mars dernier, le Collège avait soutenu qu’il n’était pas de sa compétence d’effacer rétroactivement les diagnostics erronés faits par des médecins.

7 commentaires
  • Pierre Blain - Abonné 17 octobre 2012 05 h 11

    Le RPCU est heureux du résultat

    Le Regroupement provincial des comités des usagers (RPCU) est heureux de l'annonce que les faux diagnostics ne seront pas inclus dans le DOSSIER de l'usager. Lors de la Commission parlementaire, le RPCU avait fait valoir ce point dans son Mémoire. Sans faire directement référence au dossier des Orphelins de Duplessis, le RPCU avait souligné l'ostracisme que pouvait subir les personnes en santé mentale.

    Le RPCU a aussi dit que malheureusement le dossier n'était pas celui de l'usager mais celui de l'administration et qu'il serait difficile pour l'usager de le faire modifier s'il contenait des informations erronées. Le Mémoire peut être consulté à www.rpcu.qc.ca

    Pierre Blain, directeur général

  • Véronique Lévis - Inscrite 17 octobre 2012 10 h 18

    C'était en quelle année déjà?...

    Ils sont pas rendus tous très vieux ces orphelins? Il me semble que ça a été beaucoup trop long à régler cette histoire. Une page très sombre de notre histoire du Québec, une atteinte à leurs libertés, vraiment, la honte.

    • Sylvain Auclair - Abonné 17 octobre 2012 11 h 31

      Duplessis était premier ministre il y a tout juste plus de 50 ans. Ça ne fait pas de ces personnes des vieillards.

    • Véronique Lévis - Inscrite 17 octobre 2012 14 h 24

      Non pas des vieillards, mais des personnes à la retraite ou proches de l'être.. Et toute leur vie ont eu à se battre pour être reconnus sains d'esprit et sûrement pour réussir dans leur vie malgré tout!

  • Gilbert Talbot - Abonné 17 octobre 2012 12 h 04

    Une autre saloperie de Lucien Bouchard

    «Une somme de 15 000 $ a été offerte à chacun d’eux, mais ceux qui acceptaient l’indemnité devaient renoncer à engager des poursuites contre l’Église catholique, les communautés religieuses et les professionnels de la santé.» Il y avait trois groupes impliqués dans cette mascarade funeste : le gouvernement Duplessis, les communautés religieuses et les médecins. Duplessis est mort et son gouvernement battu depuis longtemps. Les psychiâtres impliqués ont dû reconnaître leurs erreurs, même si actuellement le collège des médecins joue au Ponce Pilate et s'en lave les mains en prétextant « qu’il n’était pas de sa compétence d’effacer rétroactivement les diagnostics erronés faits par des médecins.». Reste les communautés religieuses impliquées dans le «deal» de Duplessis. C'est Lucien Bouchard qui s'est opposé fermement à ce qu'elles soient blâmées, invoquant le grand oeuvre charitable, que par ailleurs ces communautés avaient accomplie pour soigner le petit peuple québécois. Et l'Église elle-même n'a jamais voulu confesser son péché publiquement. Par contre, le bon peuple lui se souvient et tout autant l'Église que Lucien bouchard en seront taché à jamais dans la mémoire collective.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 17 octobre 2012 15 h 12

      Entièrerement d'accord avec vous. Bouchard, en plus du reste, est un genre de fanatique religieux: il a vertement pris à parti Boisclair qui avait proposé le retrait du crucifix à l'assemblée nationale, ce qui n'était que normal surtout lorsqu'on songe, entre autres, aux diverses accointantes de cette église réactionnaires avec les puissants et la piastre.

  • Leclerc Éric - Inscrit 17 octobre 2012 19 h 23

    La désinstitutionnalisation prônée par Lucien Bouchard n'avait qu'un but

    Longtemps Lucien Bouchard a eu des liens étroits avec le le diocèse de Québec et les religieuses, y-a-t-il eu une "commande politique" pour mettre une croix sur les orphelinats (dont l'ex-hôpital psychiatrique St-Julien de St-Ferdinand-d'Halifax - en démolition) et remettre une compensation financière aux victimes des abus physiques et mentaux et à leur famille, pour faire oublier l'essentiel, c'est-à-dire leurs mauvais traitements? Rappelons-nous que c'est l'État qui remettait des sommes d'argent importantes au clergé pour bien "s'occuper" des orphelins à l'époque de Maurice Duplessis...