«Soigner public est un choix vital»

Le Dr Alain Vadeboncœur est « devenu peu à peu un défenseur de notre système de santé public, par choix et par nécessité ».
Photo: François Pesant - Le Devoir Le Dr Alain Vadeboncœur est « devenu peu à peu un défenseur de notre système de santé public, par choix et par nécessité ».

Le gouvernement libéral au grand complet et Philippe Couillard en particulier, Lucien Bouchard et les lucides, les patrons d’hôpitaux, les collègues médecins qui se prennent pour des entrepreneurs, les médias… Tout le monde passe à la moulinette du Dr Alain Vadeboncoeur dans son essai Privé de soins.

Leur faute : avoir mis en oeuvre la régression tranquille du système de santé public. L’urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal entretenait un certain espoir avec la nomination d’un « progressiste », le Dr Réjean Hébert, à la tête du ministère de la Santé. Le recul du gouvernement Marois sur la question de la taxe santé s’avère une première déception.


Selon l’urgentologue, la « privatisation passive » a notamment débuté sous le gouvernement de Lucien Bouchard. « On a créé des tensions dans le réseau qui ont favorisé l’émergence de solutions alternatives », observe-t-il. Puis, survient le jugement Chaoulli. Une brèche s’ouvre, l’assurance privée ne peut plus être interdite. La « phase active » s’enclenche. La loi 33 ouvre la porte aux chirurgies en clinique privée. « Sous Philippe Couillard, on change réellement les règles du jeu », estime le Dr Vadeboncoeur. Que Philippe Couillard brigue maintenant la chefferie du Parti libéral l’inquiète. « C’est celui qui a ouvert la porte au privé, et qui est sorti quand le privé lui a ouvert la porte… », résume-t-il en entrevue.


Son opus coup de poing contre le privé en santé est tout frais imprimé des presses de LUX éditeur. Il soutient l’hypothèse « d’une volonté réelle de privatisation ».

 

Un triste virage commercial


« Les thuriféraires du désengagement de l’État se sont même approprié le qualificatif de « lucides », rejetant d’un seul coup tous leurs opposants du côté de l’illusion et de l’aveuglement », écrit en préface le cinéaste Bernard Émond. « Ils sont non seulement aveugles à tout ce qui n’est pas leur intérêt personnel, mais de surcroît résolument allergiques aux faits », ajoute-t-il.


Les entrepreneurs, les compagnies pharmaceutiques, l’industrie de l’assurance, alouette : nombreux sont ceux qui rêvent d’investir davantage le système de santé québécois. Un marché que certains estiment à plus de 2 milliards de dollars.


« Ceux qui en tireraient profit […], les assureurs privés et les propriétaires de cliniques […], paraissent toujours travailler pour la population […] mais ils défendent essentiellement leur intérêt. Un intérêt qui coïncide rarement avec celui des patients », tranche le Dr Vadeboncoeur.

 

Les médecins, nouveaux entrepreneurs


« Notre visée, c’est d’étendre notre réseau de cliniques privées à la grandeur de la province », lançait cette semaine à la Première Chaîne radio de Radio-Canada le médecin Marc Lacroix. Il exploite un réseau de cliniques entièrement privées dans la région de Québec.


Triste virage commercial, estime le Dr Vandeboncoeur. Celui que le public connaît pour les conseils qu’il prodigue à l’émission Les docteurs sur les ondes de Radio-Canada se fait dur envers ces « entrepreneurs » qui selon lui font passer les affaires devant la médecine.


Si le modèle privé en première ligne était transposé à la grandeur du Québec, il calcule qu’en salaires des médecins seulement, la formule coûterait le double au trésor public.


Là est le « mirage » du privé, selon Dr Vadeboncoeur, qui ajoute que l’opération vise à « privatiser les profits, à socialiser les risques », selon l’expression consacrée.


Depuis son premier quart de travail à l’urgence de l’hôpital Pierre-Boucher en 1990 jusqu’à son engagement au sein de l’organisation Médecins québécois pour le régime public, association fondée en 2008, il est « devenu peu à peu un défenseur de notre système de santé public, par choix et par nécessité ». Et même s’il met le doigt là où ça fait mal, il tient à préciser qu’il est « bien loin de croire que nous sommes au bord du gouffre ». Mais « soigner public est un choix vital », tranche-t-il.


« Mes opinions ne vont pas dans le sens de la majorité des médecins, qui sont des gens plutôt conservateurs », observe celui qui, sur Twitter, distille chaque jour plusieurs micromessages à ses quelque 4500 abonnés. Un avenir politique ? « Mon père [l’écrivain et syndicaliste Pierre Vadeboncoeur] m’a toujours dit de me tenir loin de la politique, de garder ma libre parole. »